En Thaïlande avec Apichatpong Weerasethakul

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Apichatpong Weerasethakul en 8 actes

Message  thanaka le Jeu 19 Aoû 2010 - 5:38

Après Blissfully Yours et Tropical Malady, le cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul a frappé un grand coup sur la Croisette avec Oncle Boonmee (qui se souvient de ses vies antérieures). Compte-rendu thématique d'une visite cannoise qui s'est achevée par une Palme d'or ô combien méritée.



La mémoire
J'ai grandi dans le nord-est de la Thaïlande et j'ai réalisé que je n'avais jamais présenté ma région dans un film. J'ai donc décidé de me lancer dans un projet dont je ne savais pas grand-chose au départ. Les idées étaient un peu simples au début, mais j'avais tout simplement l'intention de voyager et de voir ce que je pouvais montrer de ma région, celle dont je me souvenais depuis ma jeunesse. J'ai commencé à prendre des photos, à envisager un court-métrage et puis l'idée d'un long-métrage est venue au fil du temps et je pense qu'il est bon que ce long-métrage soit présent à Cannes, puisqu'au départ, nous avons commencé de façon assez simple, pour ne pas dire primitive. Il s'agit ici de la mémoire des paysages que j'ai connus dans ma jeunesse. Il s'agit aussi de cinéma un peu à l'ancienne que j'apprécie beaucoup et de la situation politique du nord-est de la Thaïlande.

Les fantômes
En Thaïlande, nous avons été élevés, et particulièrement dans la région du nord-est, avec l'influence des Khmers, c'est à dire avec la croyance animiste. Les animaux et les plantes ont des esprits qui peuvent être des esprits humains et ça change de place comme ça. Depuis ma jeunesse, ça a toujours été comme ça. Maintenant, à l'époque contemporaine, le paysage a changé, les pensées ont changé, mais au fond, les Thaïs croient toujours aux fantômes et peut-être qu'il y a toujours des fantômes avec nous. Et puis il y a les vieilles traditions de cinéma avec les fantômes et puis les bandes dessinées avec des fantômes. Tout ça fait partie des paysages de ma jeunesse. Même si nous y croyons toujours, personne ne fait de films qui traitent sérieusement et de façon personnelle de cette croyance. On la traite surtout sur le ton de la comédie. C'est donc ce que j'ai voulu faire : ramener dans un film ces fantaisies, ces idées de l'enfance et lier tout ça avec le monde de la mort.

Les visions
A une certaine époque, je me trouvais dans une pièce fermée où il y avait de l'air conditionné. Il y avait un rideau dans cette pièce et j'ai entendu un chien aboyer et cet aboiement était de plus en plus clair. Il y avait mon chien au rez-de-chaussée qui aboyait et voilà que j'ai commencé à sentir pendant quelques secondes quelque chose, une sorte de petite brise qui a balayé mon visage de la gauche à la droite avec une odeur particulière et le rideau qui était dans la pièce n'a pas bougé. Donc d'où venait cette brise ? Et les chiens des voisins ont aussi commencé à hurler, donc c'était assez inhabituel. Et une autre fois, j'étais dans un hôtel à Paris et j'ai vu le visage d'une femme apparaître à côté de mon lit. Elle m'a regardé, puis elle a disparu. Je ne sais pas si c'était un fantôme ou un extra-terrestre, mais c'est quelque chose que je ne peux pas expliquer. En même temps, je n'y crois pas à tout cela. Mais voilà l'expérience que j'ai eue. Je crois que vous êtes peut-être nombreux à avoir des histoires semblables à raconter.

Le cinéma
Le cinéma est fondé sur l'illusion. Quand j'ai tourné ce film, j'ai mis l'accent sur le fait qu'il fallait faire cela comme le cinéma du passé, du trucage. Pour créer des illusions, nous créons des miroirs pour montrer des fantômes et puis des scènes tournées la nuit pour la mort. Il y a des techniques là qui ont été abandonnées par le cinéma actuel. Je voulais les remettre à l'ordre du jour. Je pense donc que le cinéma est très lié à ça, à la création de l'illusion et dans les vieux films, vous voyez qu'en fait, les vieux acteurs ne vieillissent jamais. En fait, ils sont morts aujourd'hui. Donc avec le cinéma, on conserve, on préserve l'esprit de ces gens-là. Il y a donc un lien..

La politique
Dans le film, une partie de l'histoire se situe dans un village du nord-est de la Thaïlande et des années 60 jusqu'aux années 80, cette région a été occupée par les soldats. L'armée qui s'était installée dans cette région avait forcé les paysans à aller vers la jungle et les paysans n'avaient d'autres choix que de rejoindre les forces communistes. J'ai travaillé avec des adolescents, on a préparé le scénario, on a fait une histoire de fiction et je pense qu'il est important de se souvenir de ces villages à un moment ou un autre. Donc à un moment, dans ce film, ce souvenir de ce village et mon souvenir d'Oncle Boonmee ont fusionné. Pour moi, cela a à voir avec le conflit qui résonne en moi et ça fait penser aussi aux problèmes actuels de la Thaïlande.

Le son
Dans ce film, je me suis intéressé à la transformation du monde animal, des plantes, des oiseaux, des humains, j'ai voulu montrer que cette question de vie antérieure n'avait pas à voir uniquement avec les humains, mais avec tous les êtres vivants. J'espère que le message a été présenté clairement dans mon film. Donc le son permet de souligner cette idée et j'ai manipulé les effets sonores en post-production. Le film d'ailleurs a été tourné en super 16mm.

La nature
Je pense que c'est une sorte d'accoutumance chez moi. J'aime tout ce qu'il y a dans la nature, la verdure, le son de la nature. Et mes producteurs m'ont dit : mets pas trop de jungle, car on va dire que c'est encore «un film d'Apichatpong». Mais c'est vrai qu'il faut trouver un équilibre délicat, parce qu'on a toujours tendance à répéter ce que l'on a fait dans le passé. Là, j'ai essayé de présenter les choses autrement. Habituellement, je tourne la nuit dans la jungle, dans la vraie nuit de la jungle, mais cette fois, j'ai voulu changer les choses, je tourne aussi le jour, j'ai changé de style. Là, j'ai commencé à faire des expériences dans une autre direction, mais pour le prochain film, je ne sais pas s'ils me permettront de faire la même chose.

La censure
Aujourd'hui, on ne peut pas faire de films sur la situation politique en Thaïlande. Ça c'est certain. En tant que réalisateur. Parce qu'il y a une loi sur la censure qui impose de ne pas faire de films sur des thèmes qui touchent à la sécurité nationale, ce qui concerne beaucoup de choses. Ça concerne les troubles sociaux du sud, la monarchie, etc. Donc on peut mettre tout ce qu'on veut dans la notion de sécurité nationale. Et puis ainsi, on se retrouve dans l'incapacité de filmer et c'est une situation malsaine. On ne peut pas s'exprimer par l'image. J'espère que ça va changer. Mais vous voyez qu'il y a beaucoup de films thaïlandais qui sont des comédies sottes ou des films historiques. N'en voulez pas aux réalisateurs, c'est le système qui le veut, c'est le système qui a été imposé à l'esprit des gens et qui ne peuvent pas faire autre chose comme films à cause des restrictions. Donc ce que vous voyez comme travail intéressant, ce sont plus des vidéos underground de certains réalisateurs. Mais si vous me posez des questions sur la situation du cinéma thaïlandais, je ne répondrai que des choses négatives. J'espère que les choses pourront changer.

source http://www.ladepeche.fr/article/2010/08/18/890640-Apichatpong-Weerasethakul-en-8-actes.html
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En Thaïlande avec Apichatpong Weerasethakul

Message  Admin le Sam 28 Aoû 2010 - 17:19



C’est le premier événement de la rentrée cinéma : la Palme d’or "Oncle Boonmee"… d’Apichatpong Weerasethakul. Rencontre dans son cocon thaïlandais au bord de la jungle, pour parler des fantômes, de la vie dans la nature et de la guerre civile qui déchire son pays.

La Palme de la joie. Voilà ce qu’on pourrait rétorquer aux médias qui, en mai dernier, titraient “La palme de l’ennui” au lendemain du sacre cannois du film d’Apichatpong Weerasethakul. La joie, c’est d’abord celle, toute simple, de voir pour une fois son goût personnel en accord avec un palmarès qui par le passé a souvent négligé les films qui nous paraissaient les plus beaux et les plus importants de la sélection. La diplomatie complexe des délibérations, les tractations entre les choix personnels des différents jurés, aboutissent souvent à des moyens termes qui laissent peu de chance aux propositions les plus audacieuses et singulières. Cette année, avec Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, c’est bel et bien le film le plus neuf, le plus original qui l’a emporté, celui qui déplace et remet à jour les critères communs d’un grand film contemporain.

La joie, c'est aussi celle, pour ceux qui avaient suivi l'ascension par paliers de ce cinéaste, de voir une oeuvre majeure remporter soudainement une reconnaissance plus large. Car contrairement à ce que voulait faire croire l'arrière-garde qui s'indignait de voir la Palme d'or remportée par un Thaïlandais inconnu dont on décrétait non sans goujaterie le nom imprononçable, Apichatpong Weerasethakul a derrière lui une oeuvre impressionnante, dont certains jalons avaient déjà suscité un vrai engouement.

D'abord, Blissfully Yours, son deuxième long métrage (prix Un certain regard à Cannes en 2002), chronique suave de quelques heures dans la vie d'un clandestin birman en Thaïlande du Nord, trêve idyllique et sexuelle dans une nature édénique, entre ciel, rivière et sous-bois ombragés. Dans ce chant du monde extatique, le temps se suspendait pour révéler un incessant murmure des choses, relier les corps et les végétaux pris dans une même trame cosmique et frémissante.

Puis coup d'éclat suivant, Tropical Malady, en compétition officielle cannoise en 2004 et déjà sacré d'un prometteur Prix du jury. Le film contracte deux temps d'une passion amoureuse : d'abord l'idylle sans nuage qui suit la rencontre de deux garçons succombant au coup de foudre ; puis, après une bascule dans l'univers de légendes ancestrales, une saisissante chasse dans la jungle où les deux amants deviennent qui le chasseur, qui la proie, avant un dénouement avec métamorphose en fauve et dévoration carnivore.

Un goût de l'étrange et de l'onirisme

Dans les deux films (mais aussi dans le premier, Mysterious Object at Noon, ou celui, le plus étrange de tous, qui suit Tropical Malady, Syndromes and a Century), le cinéaste affirme un sens de la surprise, une alternance entre les scènes déambulatoires de pure contemplation et de brutales accélérations de la fiction soudainement propulsée à la hauteur du mythe et des contes, absolument inouïs. C'est dire si Apichatpong Weerasethakul ne tombait pas du ciel lorsque le jury de Tim Burton lui a attribué sa Palme. Une décision qui a pris beaucoup de monde par surprise, y compris les fans du cinéaste américain, mais qui tout bien réfléchi ne manque pas d'une certaine logique. Car même si, de par sa place au sommet de l'industrie du divertissement, le cinéma de Tim Burton peut sembler très loin de ce cinéma pour salles d'art et d'essai, il y a chez Weerasethakul un goût de l'étrange, de l'onirisme, des trucages bricolés et archaïques qui n'est pas sans rapport avec les premières amours du cinéaste d'Ed Wood, sa passion pour les séries B fantastiques fauchées et l'arte povera du cinéma de genre.

Enfin, dernière raison de se réjouir de cette Palme, passée l'irritation de voir le conservatisme s'exprimer dans les organes majoritaires tout en se constituant comme une forteresse assiégée par les supposés assauts de l'élitisme, il est plaisant et sain que le cinéma puisse générer des polémiques aussi vives et continue d'agiter le débat public. De cette minibataille d'Hernani dans les médias français, le cinéaste n'a eu que très peu d'échos : "Je ne savais pas qu'une partie de la presse française s'était scandalisée de ce prix. On me protège beaucoup apparemment. Et c'est bien ou pas pour le film ?"

C'est à Chiang Maï, au nord-ouest de la Thaïlande que le cinéaste nous fait part de cette interrogation. Depuis quelques années, il a choisi de quitter Bangkok pour vivre dans cette grande ville de province plus calme où la densité de temples au mètre carré atteste de l'intensité de la vie spirituelle. "Je me sentais de plus en plus mal à Bangkok. La ville était en train de me transformer. Je devenais anxieux et agressif. Quand je conduisais, par exemple, j'étais pris de grandes colères. J'avais besoin d'une vie plus pacifique, à proximité de la nature."

Cette proximité avec la nature, il l'a trouvée à quelques dizaines de kilomètres du centre de Chiang Maï, dans une petite maison essentiellement en bois, avec une grande terrasse où l'on pourrait croire qu'a été tournée la grande scène de dîner avec fantômes d'Oncle Boonmee. Au pied de la maison s'étend un terrain riche d'une végétation tropicale débridée, bordant un étang où fourmillent quelques centaines de poissons, dont un gros poisson-chat qu'Apichatpong et son compagnon nourrissent quotidiennement. De l'autre côté de l'étang, une minuscule hutte fait office de chambre d'amis. "Le toit est en réparation, sinon vous auriez dormi là."

Comme la hutte donne directement sur la jungle qui cerne la maison et s'étend jusqu'aux montagnes, et que de la terrasse on entend déjà l'incessant remue-ménage des animaux tropicaux (insectes, oiseaux, fauves peut-être, singes sûrement et toutes sortes d'esprits déchaînés réincarnés dans les animaux de la forêt), on n'est pas mécontent de résider plutôt dans un hôtel au centre de Chiang Maï.


La jungle, c'est un des motifs essentiels du cinéma de Weerasethakul : le lieu où se libèrent les pulsions (sexuelles, meurtrières) les plus violentes dans Tropical Malady ; celui au contraire à proximité duquel l'oncle Boonmee, sorti de l'hôpital pour vivre son agonie, trouve un peu d'apaisement et revoit tous les gens qu'il a aimés et qui sont morts revenir sous d'autres formes (parfois animales). Syndromes and a Century était même construit comme un diptyque : une première partie, voluptueuse et suave, dans la jungle ; une seconde, anguleuse et glaçante, dans le monde urbain en béton.

La jungle est-elle pour lui le seul berceau d'une possible vie spirituelle ? "La jungle est pour moi le lieu de la plus intense spiritualité. Tout simplement parce que c'est l'endroit où cohabite le plus grand nombre de formes de vies. Contrairement aux villes, tout est vivant dans la jungle. C'est donc logique que les esprits préfèrent s'y installer." Par moments, ce jeune intellectuel cultivé tient des propos propres à heurter le bon sens cartésien occidental. De sa petite voix très douce, presque enfantine, il reprend : "J'en ai beaucoup parlé avec des paysans d'un certain âge vivant dans la région où a été tourné Oncle Boonmee. Ils me disaient que lorsqu'ils étaient très jeunes, les esprits étaient beaucoup plus présents parmi les hommes. Les fantômes se manifestaient davantage. Maintenant, même dans les zones rurales, ils se cachent, préfèrent se réfugier dans la jungle. Lentement, les fantômes disparaissent. Même si c'est vrai qu'en Thaïlande, nous en avons encore beaucoup plus que dans d'autres pays."

On lui demande si son attrait pour les fantômes est vraiment de l'ordre de la croyance, s'il ne s'agit pas plutôt d'une fascination esthétique. "Je ne sais pas si je crois vraiment aux fantômes. Mais en tout cas, j'ai choisi de penser que leur existence était de l'ordre du possible. Si la présence des fantômes est pour moi une telle source d'inspiration, c'est avant tout, je crois, pour des raisons nostalgiques."

Apichatpong Weerasethakul est né à Bangkok il y a quarante ans mais il a quitté la capitale si jeune qu'il n'en a gardé aucun souvenir. Ses parents étaient un couple de médecins, installés ensuite près de Khon Kaen, au nord-est de la Thaïlande. Ils résident avec leur enfant à l'intérieur d'une grande zone hospitalière, où chacun obtient un poste. "Nous vivions dans cet espace un peu retranché dans une maison en bois. Mes parents avaient choisi de vivre au plus près de la nature. Ils cuisinaient leurs aliments au feu de bois. Et tout près de la maison, il y avait la forêt. J'ai le souvenir d'une enfance entourée d'animaux, dans une atmosphère de grande harmonie spirituelle avec la nature. Nous avons quitté ce lieu lorsque j'avais une douzaine d'années et j'ai vécu ce déplacement comme un arrachement."

Chez Weerasethakul, les formes s'enracinent d'abord dans une expérience sensible, où les frayeurs comme les exultations enfantines sont restituées avec une fraîcheur inentamée. Mais elles participent aussi d'un discours très construit, rompu à la théorie et au commentaire. "Par ailleurs, le fantôme est un bon motif pour le cinéma. Il pose la question de l'illusion, qui est au centre du processus cinématographique, et celle de la croyance. Le fantôme est le corps cinématographique par excellence. Et puis, il aborde la question de la mémoire, qui me passionne pardessus tout."

En termes visuels, les fantômes d'Oncle Boonmee viennent de réminiscences lointaines : des programmes pour enfants de la télé thaï des années 1970 où les animaux parlent aux humains, mais aussi des films de Jean Cocteau, Le Sang d'un poète, La Belle et la Bête. "Les limites imposées par l'archaïsme des trucages, même pour l'époque, rendent évident chez lui que tout cela est un jeu, qu'on est au cinéma."

Cet effet-cinéma est un des traits qui fascinent le plus le cinéaste : ainsi la découverte, jeune homme, de la fin d'A bout de souffle fut pour lui une révélation. L'irréalisme désinvolte avec lequel Belmondo continue à avancer sous les balles, marche sans s'arrêter, continue à parler jusqu'au dernier souffle, est l'exemple d'un cinéma à la fois ludique et non dupe, où l'on sait que tout ceci (la fiction, les personnages) n'est qu'un jeu.

Cette conception du film comme jeu et cette distance avec les codes de la représentation sont aussi chez lui un héritage de sa formation dans une art school américaine, puis de sa proximité avec le monde de l'art contemporain.


Passé 20 ans, il quitte la Thaïlande pour étudier plusieurs années en école d'art à Chicago. Jusque-là, sa fascination allait surtout au cinéma de genre et à la culture populaire thailandais. A Chicago, il découvre le cinéma d'auteur asiatique contemporain auquel il n'avait pas accès en Thaïlande. "Les films de Tsai Ming-liang et de Hou Hsiao-hsien ont été de vrais chocs : Le Maître de marionnettes, La Cité des douleurs pour HHH, La Rivière, Goodbye Dragon Inn pour TML... Je me sens connecté émotionnellement à leurs films. Mon lien aux cinéastes occidentaux est plus formel, plus intellectuel." Parmi ceux-là, Apichatpong cite Belá Tarr, Jacques Rivette, Abbas Kiarostami.

A sa sortie de l'école de Chicago, Apichatpong fréquente les milieux de l'art contemporain thaïlandais et profite d'une connexion entre un de ses plus prestigieux acteurs, Rirkrit Tiravanija, et la jeune scène artistique français : Philippe Parreno, Pierre Huyghe, Dominique Gonzalez-Foerster... Le deuxième jour de notre visite, il nous emmène d'ailleurs visiter The Land, un terrain autour d'une rizière près de Chiang Maï, investi il y a une dizaine d'années par ses artistes. Rirkrit Tiravanija (figure de proue de ce que la critique a appelé l'esthétique relationnelle et dont le plus fameux fait d'arme est d'avoir conçu des dîners dans des galeries comme des happenings) y a construit une maison sur pilotis ; Philippe Parreno et l'architecte François Roche, une centrale électrique fonctionnant grâce à l'énergie de buffle.

Apichatpong n'a pas participé à cette aventure collective visant à inventer une terre utopique. Mais par cette scène, articulée autour de la maison de production Anna Sanders, il a rencontré Charles de Meaux, qui devient dès son premier long métrage son producteur français et participe à tous ses projets, y compris ses installations pour les musées (comme l'an dernier, l'exposition Primitive au musée d'Art moderne de la Ville de Paris).

Depuis deux films, Apichatpong est associé à deux producteurs anglais, Simon Field et Keith Griffiths. Son travail ne bénéficie quasiment d'aucun argent thaïlandais. D'ailleurs, il est assez peu visible dans son pays. Oncle Boonmee est sorti au début de l'été dans seulement une salle à Bangkok (et aucune en dehors). Une seule copie a été tirée, qui fera la tournée de province une ville après l'autre. Dans cette minuscule combinaison, le film fait salle comble depuis quinze jours. Le cinéaste pense qu'il réunira près de 5 000 spectateurs en fin de carrière, ce qui constituera son plus grand succès. En France, Tropical Malady avait fait quatre fois plus d'entrées et les espérances d'Oncle Boonmee, grâce à la Palme, sont très supérieures. Pour l'industrie du cinéma de son pays, Weerasethakul occupe une position bizarre. Financé ailleurs, il est en partie extérieur. Mais cette extériorité, combinée à la reconnaissance sans équivalent acquise dans les festivals internationaux, lui confère un vrai prestige et une certaine autorité. Dont il use largement, puisqu'il s'est impliqué ces dernières années dans plusieurs causes liées à la politique culturelle.

Il a d'abord pris la tête d'un collectif, Free Thai Cinema (FTC), luttant contre le fonctionnement de la censure, dépendant directement du département de police. FTC a obtenu la mise en place d'une autre instance, issue de la culture, assouplissant les interdictions. Oncle Boonmee est d'ailleurs "seulement" assorti d'une interdiction aux moins de 15 ans, là où Blissfully Yours et Syndromes and a Century, jugés obscènes ou blasphématoires, avaient dû subir des coupes. Par la suite, le collectif s'est beaucoup employé à contester le mode d'attribution d'une subvention gouvernementale pour le cinéma thaïlandais, dont le tiers du budget avait été attribué à un seul film, une fresque historique réalisée par le prince Chatrichalerm Yukol, gloire nationale membre de la famille royale. A la suite de l'agitation dont Apichatpong s'est fait le porte-parole, la subvention a été répartie de façon plus égalitaire.

Plus largement, l'histoire politique de la Thaïlande affleure dans son cinéma, et plus particulièrement dans Oncle Boonmee, où, parmi tous les fantômes qui le hantent, le personnage principal parle de tous ces communistes qu'il a dû assassiner lorsqu'il était militaire dans les années 1970. "Il y a une citation célèbre d'un moine qui avait déclaré à cette époque que tuer des communistes, comme cela a été le cas de façon massive au nord de la Thaïlande, n'était pas un péché", se souvient le cinéaste.

Tandis qu'il se rendait à Cannes pour Oncle Boonmee, la Thaïlande était à nouveau livrée à de sanglants affrontements entre les chemises jaunes, tenant de l'actuel gouvernement, et ses opposants, les chemises rouges.

"Je ne suis solidaire d'aucun de ces deux partis gouvernementaux. Mais sommé par les médias de prendre position, j'ai désavoué la façon dont les opérations militaires étaient responsables de la mort de manifestants. J'ai aussi dit que l'ancien Premier ministre, Thaksin, accusé de corruption et soutenu par les rouges, devait être entendu devant une cour. Les médias monarchistes m'ont alors accusé de chercher à le défendre. La liberté de parole est assez restreinte sur ces questions. Beaucoup de blogs et de sites en Thaïlande ont été censurés. Aujourd'hui, les choses semblent plus calmes. Mais ce ne sont que des apparences. La conciliation est moins effective qu'elle n'en a l'air."

Lorsqu'il parle de la situation politique de la Thaïlande, de la corruption, de la violence militaire, le cinéaste trahit un certain découragement.

Il songe parfois à s'installer à l'étranger, aime beaucoup par exemple le Portugal, n'envisage pas de retourner vivre aux Etats-Unis. Même si le cinéma hollywoodien l'intéresse beaucoup. "J'aime beaucoup Shyamalan, La Jeune Fille et l'eau, Le Village, Phénomènes... Et puis les films catastrophes. 2012 m'intéresse beaucoup, mais je l'aimerais davantage s'il n'était pas aussi ostentatoirement proaméricain. Ce qui est fort dans les films hollywoodiens, c'est qu'on y voit à quoi ressemblera le cinéma de demain."

Il ne s'imagine pourtant pas tourner à l'étranger. "J'ai besoin d'être immergé dans mon petit monde pour trouver l'inspiration. Seuls les paysages de Thaïlande m'inspirent. Je pourrais vivre à l'étranger et revenir tourner en Thaïlande, mais je ne trouve pas ça bien moralement. J'aurais l'impression de profiter de mes avantages, d'utiliser le pays sans en affronter les inconvénients." Il imagine en revanche tourner dans son pays avec des acteurs étrangers. "Tilda Swinton a exprimé son désir de travailler avec moi. Elle avait envie de faire un film très familial, que puissent voir ses enfants. Ce n'était pas du tout dans mes intentions. Je lui ai dit que j'imaginais au contraire une histoire très sombre autour d'elle en Thaïlande. Elle m'a finalement dit : "OK. A toi de jouer." Elle est très sympathique et amusante."

Sa connaissance du cinéma européen est lacunaire et sa fonction de juré à Cannes en 2008 lui a permis de découvrir le travail de cinéastes dont il ignorait tout. Ses deux films préférés cette année-là n'ont pas été retenus au palmarès : La Femme sans tête de Lucrecia Martel et surtout La Frontière de l'aube, "que j'étais presque le seul à défendre, avec une actrice française du jury, Jeanne Balibar". Encore un film de fantômes.

Enfin, il confesse qu'il y a une actrice occidentale avec qui il rêverait de tourner, c'est Chiara Mastroianni. "Je l'ai découverte dans La Lettre de Manoel de Oliveira. Le film est magnifique et elle y est magnifique. J'aimerais beaucoup écrire pour elle." Et il ajoute, de façon presque timide : "Si un jour vous la rencontrez, dites-lui que je l'adore."

Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures d'Apichatpong Weerasethakul

source http://www.lesinrocks.com/cine/cinema-article/t/49620/date/2010-08-28/article/en-thailande-avec-apichatpong-weerasethakul/
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Re: En Thaïlande avec Apichatpong Weerasethakul

Message  Admin le Ven 3 Sep 2010 - 6:07

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Apichatpong Weerasethakul défend le piratage sur Internet

Message  Admin le Mar 18 Oct 2011 - 5:35



Le cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, lauréat de la Palme d’Or à Cannes en 2010, s’est déclaré en faveur du téléchargement illégal : la seule alternative pour contourner la censure qu’exercent les autorités de son pays.

Invité à la seizième édition du BIFF (Busan International Film Festival), le cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul a inauguré le premier Forum par une conférence d’une heure (intitulée Superabundance), où il a été question de ses premières influences, du rayonnement du cinéma asiatique dans le monde ou de la transition définitive au numérique…Mais parmi tous les sujets abordés, le lauréat de la Palme d’Or 2010 pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, a retenu l’attention de l’assemblée (et de la presse internationale) sur le téléchargement illégal, présenté comme la meilleure alternative à la censure.

Selon Apichatpong Weerasethakul, cité par le Hollywood Reporter, "un des avantages du piratage est qu’il peut être une sorte de fenêtre", un moyen de contourner les politiques restrictives de certains états asiatiques. En exemple, le cinéaste a évoqué le documentaire cambodgien Enemies of the People : une histoire non autorisée du régime Khmer Rouge coréalisée par Thet Sambath et Rob Lemkin. Récompensé du Prix du meilleur documentaire au festival de Sundance en 2010, le film a été distribué aux Etats-Unis, permettant la circulation de copies pirates au Cambodge - où il avait été interdit par les autorités.

"Mon ami cambodgien m’a affirmé que cela aura un impact important pour modifier l’opinion des gens sur l’Histoire", a expliqué Apichatpong Weerasethakul, illustrant sa défense du piratage comme forme de résistance politique.



Un nouveau modèle économique

Mais la question s’applique aussi à la Thaïlande, où le comité de censure du National Film Board mène une politique rétrograde en matière de diffusion des contenus audiovisuels (lire le récent témoignage que la cinéaste Tanwarin Sukkhapisit consacrait aux Inrocks). Sous la menace de la censure depuis 2006 (et la sortie très mouvementée de Syndromes and a Century), Apichatpong Weerasethakul s’était lui-même engagé "pour une libération du cinéma thaïlandais" dans une pétition virulente adressée au gouvernement. Un appel à la "démocratisation" et à la "modernisation" de la loi resté sans réponse, et dont il semble aujourd’hui que le téléchargement illégal soit devenu la seule alternative possible.

Comme dans la plupart des pays émergents, les copies pirates (majoritairement sur support VCD), "regardables, jetables et à des prix abordables", restent les principaux outils de diffusion du cinéma en Thaïlande, où "le public ne se soucie pas de la qualité de l’image et n’a pas d’attachement à l’esthétique des films" a précisé Apichatpong Weerasethakul. Cette économie souterraine du piratage, qui concerne en priorité les imports de films hollywoodiens, serait aussi selon le cinéaste un moyen de "faire tomber le capitalisme et de permettre aux réalisateurs du tiers-monde de découvrir des films localement interdits".

L’auteur de Tropical Malady (Prix du Jury au festival de Cannes 2004), a même invité les grands studios à s’inspirer de ces réseaux de distribution alternatifs : "Les cinéastes indépendants ont déjà assimilé ce système, a-t-il expliqué. Les studios peuvent apprendre de la manière dont les DVD piratés, avec des prix très bas et une large distribution, sont parvenus à concerner autant de personnes."



Si les déclarations d’Apichatpong Weerasethakul peuvent surprendre –dans le contexte de l’ouverture du plus grand festival de cinéma sud-coréen-, il n’est pas le premier cinéaste à se déclarer en faveur du téléchargement illégal. Dans une interview accordée aux Inrocks en 2010, Jean-Luc Godard rejetait sans nuance le concept de "propriété intellectuelle" -des positions précisées dans le livre entretien Réponses à Hadopi publié aux éditions Capricci. Interrogé au moment de la sortie en salles de son grand mash-up Film Socialisme, Jean-Luc Godard expliquait sa défiance envers les dérives du droit d’auteur :

"Le droit d’auteur, vraiment c’est pas possible. Un auteur n’a aucun droit. Je n’ai aucun droit. Je n’ai que des devoirs. Et puis dans mon film, il y a un autre type d’emprunts, pas des citations mais simplement des extraits."

source http://www.lesinrocks.com/
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