Partir ou le rêve des jeunes Birmans

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Partir ou le rêve des jeunes Birmans

Message  Admin le Lun 8 Nov 2010 - 7:02



Alors que les Birmans doivent élire leurs représentants pour la première fois depuis 20 ans le 7 novembre, zoom sur la jeune génération du pays. La contestation, les jeunes Birmans ne savent pas ce que c’est. La politique? Pas beaucoup plus. Leur rêve? Partir faire des études à l’étranger, partir trouver du travail à l’étranger, partir tout court.

Bo et ses amis appartiennent à cette génération née avec internet et le hip-hop mais qui n’a pas encore intégré les mots "démocratie" et "liberté" à son vocabulaire. Pour eux qui n’ont d’autres "modèles" que la junte au pouvoir, Aung San Suu Kyi est une vieille dame très courageuse mais muselée et à l’influence désormais émoussée.

Souvent, le dimanche, le groupe se retrouve sous l’auvent de la petite maison des parents de Win, l’un des garçons. Une maison on ne saurait plus vieillotte et branlante. La route pour s’y rendre passe devant le lac Inya, au bord duquel vit "la Dame", devant l’ancienne université de Rangoun – un amas de béton sans vie depuis que les généraux, par crainte de rébellions étudiantes comme celle de 1988, ont décidé de la délocaliser à environ une heure du centre ville –, devant l’aéroport international et le golf, qui offrent tous deux un brillant contraste avec la banlieue où se terre le Q.G. de ces jeunes: "On ne peut pas toujours se retrouver dans les tea-shops ou dans les bars, c’est trop cher et la majorité d’entre nous est au chômage", ironise Honey en singeant une moue désolée mais comique.

Honey, 21 ans – "c’est un surnom", tient-elle à préciser, aime par-dessus tout se rendre à des concerts, à la plage le week-end, et sortir dans les endroits branchés de Rangoun fréquentés le plus souvent par les fils de nantis de l’ancienne capitale, les fils de militaires. Soigneusement maquillée, cheveux lâchés, elle porte un short anecdotique et s’en excuse: "Le reste du temps, je porte le longyi, la jupe-pantalon des Birmans." "Ridicule!", la coupe Bo à sa gauche. "Ce vêtement vieillot est affreux!" Et d’expliquer pourquoi, selon elle, le longyi serait en outre un symbole de la soumission aux traditions dont se nourrit le régime.

"C’est parce que nous autres, jeunes Birmans, sommes trop respectueux des valeurs de nos aînés et des valeurs bouddhistes que nous n’arrivons pas à faire avancer les choses", lance-t-elle sur un ton de révolte. Bo se définit elle-même comme quelqu’un de "très libre, très entière, très ouverte dans [sa] façon de penser, de parler et d’agir… au contraire de [ses] amis".

Cours sur internet

Win pourrait être une exception parmi ceux-ci. Win, qui tue le temps à lire toutes sortes de livres (avec une nette préférence pour les biographies ou les ouvrages consacrés à des personnages célèbres) pour occuper ses journées et faire mentir les statistiques voulant que les jeunes Birmans ne lisent plus, a en poche un diplôme d’économie de la nouvelle université de Rangoun. "Le problème, lâche-t-il un brin amer, c’est qu’avoir fait des études ne suffit pas dans notre pays, où peu d’employeurs reconnaissent les diplômes décernés par les universités d’État." Aujourd’hui, Win est donc au chômage parce que, explique-t-il, contrairement à ses amis Honey et Bo, il n’a pas eu la possibilité de partir à l’étranger pour étudier. Partir suppose d’avoir de l’argent. Passeport, billet d’avion, passeur, logement, frais de scolarité… Les sommes à avancer s’avèrent rédhibitoires la plupart du temps.

Avant d’intégrer la célèbre université Thammasat de Bangkok, Bo a suivi des cours en parallèle sur le site internet du consulat anglais de Rangoun. "Tous les jours, pendant deux ans, en rentrant de la fac je m’arrêtais au cybercafé. J’ai beaucoup, beaucoup étudié", insiste-t-elle. Sans ce passage obligé, son dossier n’aurait jamais été validé. Plutôt douée en anglais, elle s’est ensuite improvisée guide touristique, épargnant suffisamment pour payer son billet d’avion.

"Quant au reste, je dois reconnaître que mes parents m’ont beaucoup aidée." Revenue en Birmanie il y a un an, elle gagne aujourd’hui près de 200 dollars par mois, un salaire honorable qui lui permet, comme Honey, de vivre sur un pied que n’atteignent pas leurs autres amis. Malgré cela elle rêve toujours de partir s’installer à Singapour, où l’attend un ami.


Face aux angoisses suscitées par leur avenir, les jeunes se tournent bien souvent vers l'astrologie, une pratique très courante en Birmanie

"C'est ainsi"

Singapour… Su, 24 ans, en est revenu il y a un mois. Après des semaines à "squatter" chez un lointain cousin en attendant de trouver du travail, il a fini par jeter l’éponge: "Parfois, même à Singapour, tu as beau insister, ça ne marche pas." Il dit ensuite que cela n’a pas d’importance et qu’il vient de trouver un embarquement sur l’un de ces cargos dégoulinants de rouille que l’on voit paresser dans l’embouchure de la Yangon River.

Le travail sera dur, il le sait, tout comme il a conscience qu’il ne verra plus souvent sa famille et ses amis, "mais c’est ainsi", conclut-il en relevant brusquement la tête. Dans son regard, le reflet de ces promesses mirobolantes qu’on pouvait lire autrefois sur les affiches de recrutement invitant les jeunes gens à s’engager dans la marine marchande ou de guerre. En voilà au moins un dont on peut dire qu’il est tiré d’affaire…

Il faut partir...

Si les jeunes issus de milieux à peu près aisés envisagent le plus souvent leur expatriation de manière temporaire – où il s’agit avant tout de poursuivre des études qui permettront de pallier, voire de dépasser le niveau déplorable du système éducatif birman –, les plus pauvres sont bien davantage dans une logique de survie. "Et pourtant nous aimons notre pays, enchaîne Win d’une voix posée. Nous l’aimons mais nous ne sommes pas dupes, il n’y a pas d’espoir ici pour nous. Trop de sujets sont tabous, trop de corruption gangrène nos institutions…"

Grâce à internet (autorisé depuis 2001 mais toujours étroitement surveillé), la jeunesse birmane d’aujourd’hui – fille des étudiants sacrifiés de 1988 aux espoirs en lambeaux – voit s’épanouir hors de ses frontières une jeunesse qui l’interpelle. Un monde qu’elle devine avec autant de crainte que d’envie a donné naissance à une jeunesse tout aussi ordinaire, rêveuse et dynamique qu’elle-même, mais qui se distingue par ce simple trait: elle semble avoir le droit d’être jeune, elle.

Le plus étrange alors est ce sentiment d’inéluctable et de résignation que l’on devine dans les tons et les regards de ces jeunes Birmans désabusés. Il faut partir, semble clamer à l’unisson cette génération qui entend se démarquer de la fameuse génération 88 mais qui ne s’est pas encore trouvé de but ni de définition et ne voit pas l’intérêt de lutter – en témoignent les manifestations de 2006 rapidement étouffées. Partir, donc, "anywhere out of the world*", mais partir, vaille que vaille et coûte que coûte, c’est leur seule solution.

* "N’importe où hors du monde", titre d’un poème de Charles Baudelaire.

Cet article est paru dans le numéro 164 d'Enfants du Mékong Magazine
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Re: Partir ou le rêve des jeunes Birmans

Message  mekong le Mer 10 Nov 2010 - 15:34

laissez un peu de birmans Laughing j arrive geek
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