En Birmanie, la junte pille les hydrocarbures

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En Birmanie, la junte pille les hydrocarbures

Message  Admin le Jeu 24 Mar 2011 - 4:12

RÉMY FAVRE, À PATHEINGYI ET À RANGOON

REPORTAGE - D'ici à deux ans, les revenus gaziers du gouvernement militaire vont augmenter de 50%. Les Birmans, eux, ne ramassent que les miettes du trésor qui repose sous leurs pieds.
De loin, on ne devine que la forme allongée des tuyaux entreposés sous des bâches bleues que le vent sec fait virevolter. Impossible de s'approcher. Le chantier a des allures de cantonnement militaire, tout entouré de fils barbelés. Barré de signes chinois qui, étrangement, souhaitent la bienvenue, le portique d'entrée est gardé par des policiers en civil et des hommes en bleus de travail. Leur combinaison porte les sigles MOGE, pour Myanmar Oil and Gas Enterprise, ou CNPC, pour Chinese National Petroleum Corporation. Ces ouvriers contrôlent l'arrivée de camions-toupies qui déchargent du ciment frais à l'arrière du camp où un pont est en construction. Il supportera bientôt un gazoduc et un oléoduc. «Je n'ai pas entendu parler de possibilités d'emplois pour nous locaux «, confie Ma*, 27 ans et mère de cinq enfants. Elle vit à Patheingyi, non loin de ce chantier, situé à une trentaine de kilomètres de Mandalay, la deuxième ville de Birmanie. Elle vend des beignets devant sa bicoque délabrée. «Souvent, je vois passer de belles voitures, celles des Chinois, qui se rendent au chantier», poursuit-elle, indifférente.


Des revenus qui renforcent l'armée

Les deux pipelines de ce projet, baptisé Shwe Gas, seront construits parallèlement sur plus de 1100 km de long. Dès 2013, ils relieront Kyauk Phyu, un port birman de l'océan Indien, lui aussi en travaux, à Kunming, une ville du sud de la Chine. L'Empire du Milieu importe d'Afrique et du Moyen-Orient 80 % du pétrole qu'il engloutit. Des tankers transportent cet or noir par le détroit de Malacca, une voie contrôlée par des Etats proches de la diplomatie américaine. Mais des pirates rôdent dans ces eaux tropicales peu sûres. Le nouvel oléoduc birman permettra donc à Pékin d'éviter cette longue route maritime tout en sécurisant son approvisionnement par voie terrestre. Le gazoduc, quant à lui, satisfera la forte demande chinoise en gaz naturel, que la Birmanie exploite aux larges de ses côtes.
«Les exportations d'hydrocarbures constituent déjà la première recette de la junte birmane: plus de deux milliards de dollars par an depuis 2005, estime Jockai Khaing, directeur d'Arakan Oil Watch, une association birmane en exil qui surveille la construction de ces deux pipelines. Une fois qu'ils seront opérationnels en 2013, le gouvernement birman encaissera plus d'un milliard de dollars supplémentaire par an pendant toute la durée du projet, soit 25 à 30 ans.»
De source officielle, le gouvernement birman prévoit de consacrer, lors de son prochain exercice budgétaire, 23,6 % de ses dépenses, soit tout juste deux milliards de dollars, au secteur de la défense. Ces dépenses militaires servent à maintenir d'aplomb une armée gouvernementale, forte d'un demi-million d'hommes, qui se battent aux frontières du pays contre des rébellions ethniques. Celles-ci réclament plus d'autonomie ainsi qu'un accès aux ressources locales. Début mars, le pouvoir birman a reconnu que seul 1,3 % de son budget national serait alloué à la santé, et 4,13 % à l'éducation.
Est-il éthique de construire ces pipelines qui renforceront l'assise économique de la dictature birmane? L'histoire récente est riche d'enseignements à cet égard. Au milieu des années 1990, des entreprises étrangères, dont le géant Total, ont bâti un gazoduc dans la région méridionale de Yadana. Des locaux ont porté plainte devant la justice française pour travail forcé. Dix ans plus tard, Total a indemnisé sept travailleurs birmans à hauteur 10 000 euros par tête en échange du retrait de leur plainte. La dictature birmane a régulièrement recours à la main-d'oeuvre gratuite. Le Bureau international du travail craint d'ailleurs pareils abus sur les chantiers des pipelines Shwe Gas (voir entretien ci-contre).
En plus de MOGE et CNPC, quatre autres entreprises coréennes et indiennes participent à l'exploitation des gisements de gaz au large de Kyaukpyu. Elles ont aussi placé d'importants capitaux dans les deux pipelines Shwe Gas qui transporteront les hydrocarbures vers la Chine. L'une d'elles, l'Indienne ONGC Videsh Limited, affirme sur son site internet avoir investi environ 1 milliard de dollars dans le gazoduc ainsi que dans les gisements gaziers offshore de Kyaukpyu. «Ces entreprises ne prennent pas garde à leurs investissements et elles ne songent qu'à leur profit», accuse Jockai Khaing. Le directeur d'Arakan Oil Watch a par ailleurs essayé d'engager un dialogue avec les deux sociétés chinoise et birmane qui opèrent directement sur le terrain pour l'édification de l'oléoduc et du gazoduc. Il souhaitait les sensibiliser aux risques de travail forcé. Il n'a pas reçu de réponses.
À Kyaukpyu, les débuts des travaux du port en eau profonde et de la station gazière ne semblent pas respecter les populations locales. Des activistes armés de caméras numériques suivent l'avancement du projet, comme Hla*, une jeune femme dont l'ordinateur portable est rempli de films détaillant les atteintes aux droits des locaux: terres saisies, villages déplacés, récoltes détruites. «Là, regardez, un, deux, trois bulldozers. Ils coupent des arbres et rasent les rizières. Ils cassent tout. Certains villageois ont reçu quelques compensations financières, commente-t-elle devant son écran. Des militaires m'empêchent de visiter ces lieux de chantiers. Je dois cacher ma caméra sous mon vêtement de pluie.» Ses images contrastent avec celles distribuées aux habitants de Kyaukpyu par les entreprises asiatiques impliquées dans le projet Shwe Gas. Ils ont reçu sur CD-ROM des vidéos de synthèse commentées en anglais et sous-titrées en chinois. Deux langues que ne comprennent pas la majorité des habitants de Kyaukpyu. La plupart n'ont de toute façon pas d'ordinateurs pour visionner cette propagande.


Un marché des carburants délirant

La Birmanie a beau regorger d'hydrocarbures, elle semble en manquer. Tous les matins s'étire une file de véhicules longue de 500 mètres depuis l'intersection de l'Avenue de la Pagode Kaba Aye et de l'Avenue de l'Université à Rangoon. Les automobilistes attendent leur ration de carburant: quatre gallons par voiture, soit un peu plus de quinze litres. Ils patientent jusqu'à deux heures durant, desserrant machinalement le frein à main de leur voiture pour la faire avancer à la vitesse d'un escargot. Certains garent même leur véhicule la veille au soir pour s'assurer une place de choix dans la queue dès l'ouverture de la pompe.
De source officielle, 90 % du gaz naturel birman est exporté. «Il n'y en a pas assez sur le marché local, se plaint Phyo*, un petit pompiste de Rangoon, la plus grande ville du pays. Le gouvernement n'a pas assez de devises étrangères. Il exporte trop mais il n'explique pas ses choix à la population.»
Des chauffeurs de taxi en mal de clients s'amusent à faire la tournée des pompes pour remplir leur réservoir de carburant et le revendre 25 % plus cher au marché noir. Cette tournée journalière des stations-services rapporte à Yan* 6000 kyats (environ 7 dollars). «La marge est en baisse. Auparavant, je gagnais 12 000 kyats par jour à ce petit jeu-là», bougonne-t-il, au volant de son taxi. Comme lui, beaucoup de ses confrères revendent leur surplus. «Surtout ceux qui ont des voitures en trop mauvais état pour transporter des clients», précise-t-il.
Si ces gagne-petit se satisfont de modestes revenus, d'autres ont un appétit plus féroce. Des hommes d'affaires et des propriétaires de stations-services prélèvent d'importants stocks de carburants qu'ils revendent directement au noir avant même de les proposer au détail. «Le gouvernement et les entreprises qui lui sont proches se gardent la majorité des profits», estime le pompiste Phyo.
Rares sont les Etats et les organisations internationales qui mettent en question la morale du projet Shwe Gas. Ils critiquent la junte de moins en moins franchement pour essayer de l'amener à la table des discussions. C'est la nouvelle politique d'engagement chère à l'administration Obama. «Si l'on s'oppose à ce projet de développement, alors on peut s'opposer à tout projet de développement en Birmanie», justifie, blasé, un diplomate occidental à Rangoon. Les injustices se sont banalisées depuis longtemps en Birmanie. Elles finissent même par passer inaperçu.

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