Une soeur pour les Thaïs

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Une soeur pour les Thaïs

Message  Admin le Mar 14 Juin 2011 - 16:21



ROI ET (NORD-EST DE LA THAÏLANDE) ENVOYÉ SPÉCIAL - Tel frère, telle soeur : dans les rizières du nord-est de la Thaïlande, sur les podiums improvisés de chef-lieu de district ou de province, Yingluck Shinawatra mène campagne en ne cessant de mettre en avant l'image de son frère Thaksin, l'ancien premier ministre thaïlandais renversé le 19 septembre 2006 par un coup d'Etat militaire.

Cette femme d'affaires de 43 ans, cheveux dénoués, sourire éclatant, physique avenant, n'a aucune expérience politique. Elle vient pourtant d'entrer dans l'arène, propulsée par son aîné. Sa tâche est de prolonger l'"oeuvre" de Thaksin en prévision des élections législatives, fixées au 3 juillet : début mai, elle a été désignée candidate pour le poste de premier ministre par le Pheu Thai Party - le Parti pour les Thaïs -, l'ultime avatar de l'ancienne formation du premier ministre renversé, contraint à un exil doré à Dubaï.

Ce dernier, un ancien policier de 61 ans qui a réussi à amasser une fortune considérable, jouit d'une réputation pour le moins contrastée : dans de nombreuses zones rurales, il reste une sorte de héros, pourfendeur des élites urbaines, chantre adulé de la justice sociale. A Bangkok, chez les classes supérieures, le milliardaire en fuite, que la justice thaïlandaise a condamné à deux ans de prison par contumace pour corruption, est considéré comme le roi des ripoux, le maître incontesté de l'"agit-prop" populiste et un manoeuvrier hors pair.

Il y a un an, lors de la paralysie d'une partie du centre des affaires de Bangkok par ses partisans, les désormais fameuses "chemises rouges", il a réussi à téléguider et financer le mouvement depuis l'étranger. Mouvement maté par l'armée lors de sanglantes échauffourées urbaines qui ont fait 90 morts et près de 2 000 blessés entre mars et mai 2010. Les adversaires de l'ex-premier ministre soupçonnent que le passage de témoin à Yingluck permet à Thaksin de jouer, en coulisse, son rôle de grand manipulateur...

Depuis les premiers meetings d'une campagne qu'elle mène à un rythme effréné, la dame déchaîne les foules de paysans. Un sondage publié par l'université de Suan Dusit Rajabhat crédite la candidate de 43 % des intentions de vote, contre 37 % pour son rival Abbhisit Vejajjiva, chef du Parti démocrate et premier ministre.

Fin mai à Roi Et, dans l'une des provinces de ce Nord-Est plus pauvre et aux terres moins fertiles que d'autres régions du royaume, la novice a montré qu'elle était capable de susciter l'affection et l'adhésion. Quoi de plus normal, d'ailleurs, sous ces latitudes, où la filiation et la sororité sont, en politique, le garant de la légitimité ?

Sur un podium érigé au centre-ville, ils sont ce soir-là plusieurs dizaines de milliers à se précipiter pour serrer les mains de la dame, la toucher, lui passer des guirlandes autour du cou. L'ambiance tient à la fois de la kermesse, du concert rock et de la grand-messe politique où le petit peuple vient applaudir ses idoles.

Le contenu du discours est lapidaire, les interventions sont dépouillées à l'extrême. "Aimez-vous mon frère ?", hurle-t-elle au micro. Clameur dans l'assistance : "Ouiiiii !" "L'aimez-vous beaucoup ?"... Clameur renouvelée, réponse identique. "Alors, aimez sa soeur comme vous l'aimez lui !" Un seul cri semble monter depuis le parterre du peuple en rouge, rappel de la couleur pourpre du mouvement de l'aîné.

Selon le quotidien The Bangkok Post, les conseillers de la candidate auraient en effet recommandé à la petite soeur de se cantonner à de brèves interventions. Slogans populistes, messages minimalistes. Ses premiers discours avaient été jugés un peu faibles : l'impétrante a dû raccourcir ses premières apparitions lors du grand bal des débutantes.

Après une pause déjeuner, avant de s'engouffrer dans un gros van gris qui l'emmène de meeting en meeting, Mme Shinawatra a rapidement expliqué au Monde que les qualités dont elle se prévaut lui permettront de diriger un gouvernement : "La Thaïlande a changé, c'est un pays moderne, où la condition de la femme n'est plus la même qu'avant. La Thaïlande est prête à se doter de sa première femme premier ministre. Les femmes sont capables de plus de souplesse dans les négociations, elles possèdent une plus grande capacité à arrondir les angles."

Tout de même, lui rétorque-t-on, elle n'a aucune expérience en politique et va d'un seul coup se retrouver à la tête d'un pays de 65 millions d'habitants. Ne ressent-elle pas quelque appréhension à se retrouver catapultée ainsi au sommet ? "Je suis une femme d'affaires, j'ai l'habitude de diriger des équipes. Je ne suis peut-être pas une politicienne mais je sais ce qu'est le management ! Et puis je suis issue d'une famille de politiciens, je baigne dans la politique depuis mon plus jeune âge", énonce en anglais et avec une souriante mais distante amabilité cette ancienne étudiante en administration publique de l'université du Kentucky, mariée et mère d'un jeune garçon. Il y a peu de temps encore, elle était à la tête de SC Asset Corporation, une entreprise de développement immobilier appartenant au clan.

Lors de la dizaine de réunions électorales auxquelles nous avons assisté durant deux journées de campagne dans le Nord-Est, le public était parfois composé presque exclusivement de femmes en adoration devant une égérie presque inconnue il y a un mois. Tous les paysans rencontrés abondent en commentaires élogieux : "Thaksin aimait le peuple et Yingluck possède les qualités de son frère, elle a les mêmes idées", assure Sirima Viengpak, 52 ans, une agricultrice qui, pour l'occasion, s'est ceinte le front d'une guirlande rouge surmontée d'un petit panneau en plastique en forme de tiare à l'effigie de Thaksin. "A Bangkok, les politiciens ne pensent qu'à eux et aux gens de leur espèce !", jette-t-elle.

Sur la scène de ce petit bourg provincial, Yingluck vient de promettre : "Je remplirai vos bouches et vos estomacs !" Entre autres programmes, le Pheu Thai Party assure qu'il augmentera le salaire minimum mensuel à 3 000 bahts (69 euros) et baissera la taxe professionnelle pour compenser le manque à gagner des entreprises. Thaksin, lui, avait déjà jeté les bases d'un système de soins presque gratuit pour les paysans et les plus pauvres, accordé des subventions aux villages et proposé des microcrédits à des taux d'intérêt avantageux pour les fermiers. Les paysans thaïlandais se moquent bien de la sulfureuse réputation du milliardaire déchu : Thaksin est perçu comme le premier chef de gouvernement à avoir appliqué ce qu'il avait promis. Et ce n'est pas faux...

Les propos tenus par beaucoup sont ainsi unanimes dans le rejet des inaccessibles et égoïstes élites de la capitale : "Je plains tous ceux d'entre nous contraints de s'exiler à Bangkok pour travailler", observe tristement Som Sangpa, 70 ans. L'homme en tee-shirt rouge est sûr de son choix : "Yingluck a les qualités pour nous défendre !"

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2011/06/10/une-soeur-pour-les-thais_1534424_3216.html
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