Hanoï-Saïgon, l'express des rizières

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Hanoï-Saïgon, l'express des rizières

Message  thanaka le Ven 24 Juin 2011 - 17:02



Matin pourpre à Hanoï. La brume s'est emparée de la gare, le jour tarde à se lever. Sur le parvis, les gymnastes septuagénaires trottinent et vont d'un pas alerte à leur chorégraphie bienfaisante. En partance sur le quai 2, les voyageurs endormis traînent leurs ballots comme des boulets. Sous les lueurs jaunâtres des lampes à sodium, l'équipe du train SE7 s'affaire : derniers préparatifs avant le grand départ pour Hô Chi Minh-Ville (l'ancienne Saigon).

Un jeune contrôleur, l'oreille collée à son téléphone portable, adresse un au revoir suave… comme un marin quittant le port. La corne de brume du vaisseau ferroviaire fantôme émet sa longue plainte, avise les retardataires de l'imminence du départ, et avertit les riverains de son passage prochain.

A 6 h 15 précises, le train s'ébranle dans le vrombissement des moteurs diesel. Le convoi traverse le quartier, frôlant de chaque côté les maisons, soulevant le linge, séisme quotidien de magnitude aléatoire. Il longe le parc Lénine puis traverse les boulevards déjà chargés de motos, passe devant l'hôpital Bach Mai et, dans un bruit de sirène, signifie son adieu à la capitale.

Dans le train, tous les agents sont à leur poste. En une brève annonce sonore, le menu du petit déjeuner est déclamé : pho de boeuf ou de poulet, la soupe traditionnelle du Nord ; my xao, nouilles sautées ; chào gà, soupe de brisures de riz au poulet.

Le train file plein sud, entame sa traversée de la grande plaine et longe le fleuve Rouge. A l'infini, le grand tapis vert des champs de paddy se déroule, les rumeurs de la ville sont oubliées. Sur les damiers des terres inondées, depuis des générations, les femmes se courbent à la tâche sous leur chapeau conique. Debout dans la boue froide, accompagnées par les génies du sol, elles repiquent avec application. Entre les tiges, dans l'eau miroir du ciel, c'est le pays tout entier qui se reflète.

Le train donne l'impression que le long matin n'en finit pas de se lever. Il nous transporte dans les paysages bucoliques du pays encore aux trois quarts rural (voir le diaporama Paysages du Vietnam, du nord au sud). Sur les diguettes entre les champs inondés, les gardiens de buffle errent lentement ; les palmiers à sucre annoncent la traversée de la province de Thanh Hoa. Entre rêve et réalité, les villages défilent telles des guirlandes de maisons.

Les architectures apparaissent subitement, comme des diapositives. Ici une petite ferme bleu humide, là une maison coloniale badigeonnée de jaune, plus loin un bâtiment gris sans charme des années 1970, siège d'un quelconque comité populaire. Le Nord s'éveille, mais il faut le quitter. En route vers l'ailleurs, l'Annam, puis le Sud et ses tropiques pleins de promesses. A la sortie de Vinh, la voie ferrée part en direction du Laos et suit les méandres de la rivière Gianh. Au loin se profile la cordillère Annamitique, colonne vertébrale, barrière naturelle contre laquelle s'adosse le pays.

Assis dans un coin, Cung scrute le paysage. Ingénieur vivant à Vung Tau (ex-Cap Saint-Jacques, près de Saigon), il vient pour la première fois retrouver son village natal, quitté vingt-cinq ans auparavant. “Vingt-sept heures pour rentrer au pays, cela me laisse le temps de revoir le paysage. C'est pour cela que j'ai choisi le train. L'avion coûte cher, et puis je veux tout voir.”

L'histoire nous rattrape dans les premières grandes plaines du Centre, l'ancien Annam. Aux abords de chaque pont, de chaque croisement, les rizières s'arrondissent, épousant les formes concentriques des mares. Les bombes lancées depuis les airs ont laissé sur la terre un dessin qui, malgré le temps, ne s'efface pas. Près du 17e parallèle, nous traversons la rivière Ben Hai : zone démilitarisée de 1954 à 1975, elle servait de frontière entre les deux pays, le Nord-Vietnam et le Sud-Vietnam.

Dans les voitures hard seat, les sièges sont en bois. Les billets sont moitié moins chers, et la densité des voyageurs y est de loin supérieure. La traversée d'un tel wagon s'apparente à une épopée. Tout accès semble barré, infranchissable. Un enchevêtrement de pieds, de mains, de bras et de corps, tantôt sur les banquettes, tantôt à même le sol sur des nattes. Les employés du service de restauration ne se laissent pas intimider.

A leur avertissement, ils engagent leur chariot entre les sièges ; membres, têtes et cabas s'effacent temporairement dans des grognements caractérisés. Ici et là les commandes fusent ; des billets passent de main en main, auxquelles sont renvoyés en retour marchandises et boissons : maïs cuit à la vapeur, oeufs couvés, viande de boeuf séchée et pimentée, yoghourts, alcool de riz, café, thé… Dans les wagons soft seat, l'atmosphère est climatisée. Une moitié des sièges regarde l'autre : au centre, deux écrans plats diffusent en boucle documentaires et films d'action de Hong Kong (voir le diaporama Dans le train, avec les Vietnamiens).

Dehors la nuit tombe. Le chef du train annonce enfin l'arrivée à Huê. Après 13 heures de voyage, la litanie de fer s'arrête pour une escale de calme et de charme dans l'ancienne ville impériale.

Deux jours plus tard, à 6h, retour à la gare rose pour un nouveau départ. Le train SE5 en provenance de Hanoi repart en direction de Nha Trang et des plages du sud. La citadelle impériale, la rivière des Parfums, les tombeaux royaux, pagodes et maisons-jardins sont rangés au rayon des souvenirs. Le ramdam des rails reprend de plus belle. Route de terre, route de fer, les deux itinéraires se côtoient et se croisent. La "route mandarine" décrite par Roland Dorgelès (Sur la route mandarine, Kailash, 1997), a perdu son charme. Les rizières ont quasi disparu au profit de bassins d'élevage de crevettes. L'activité commerçante s'est greffée comme un chancre monstrueux le long de l'axe jadis enchanteur.

Le tracé du train, lui, a conservé toute son originalité, et permet une découverte unique de paysages épargnés par la frénésie de la croissance économique. Pour contourner le col des Nuages, les rails s'en vont jouer les équilibristes au dessus des flots salés, empruntent les tunnels pour déboucher de l'autre côté du massif dans la baie de Da Nang, l'ancienne Tourane. Ici s'étendait le pays des rois cham, de culture hindoue qui, du IXe au XVe siècle, dominèrent le centre de l'actuel Vietnam. En témoigne le sanctuaire de My Son, proche de Hoi An.

Nha Trang, principale cité balnéaire du Vietnam, s'enorgueillit de ses longues plages et de son ensoleillement exceptionnel. A l'entrée en gare, l'ancien château d'eau est toujours là. Il servait à alimenter les locomotives à vapeur, les dernières Pacific qui reliaient Hanoi à Saigon, et qui furent utilisées jusqu'à la fin des années 1980.

Quand le train repart de Nha Trang, il traverse une vaste plaine en direction de Phan Rang. Jadis les tigres peuplaient ici la forêt. On entendait de la gare leurs râles qui terrorisaient la population. Depuis, les grands mammifères et les diptérocarpacées qui leur servaient d'abri ont disparu, remplacés par les cultures qui font la richesse de la région. Seuls les manguiers géants, gardiens de la plaine, témoignent encore des temps anciens de ce pays de cocagne.

Dans la gare de Phan Rang, les temples Po Klong Garai sont les derniers vestiges cham visibles depuis le train. Le long de la voie, les fours des briqueteries et des poteries rappellent les spécialités techniques dans lesquelles les artisans cham excellent toujours.

Toan, 25 ans, est contrôleur depuis quatre ans pour les chemins de fer du Vietnam. Saigonnais, il prend chaque semaine le train pour Hanoi puis revient quatre jours plus tard. Il travaille huit à dix heures de suite, puis se repose quatre ou cinq heures dans le wagon réservé au personnel où la vingtaine de contrôleurs se relaient. Le train est le transport de tous. Fonctionnaires, soldats, agriculteurs et ouvriers le préfèrent pour leurs déplacements parce qu'il est bon marché et surtout qu'il est plus sûr, la route étant un lieu de carnage.

Pour les voyageurs étrangers, le train offre du temps pour les rencontres. L'Asie ne se découvre pas dans les téléportations aériennes. Le trajet de Hanoi à Hô Chi Minh-Ville en deux ou trois étapes est un voyage à travers le pays et les saisons. Tandis qu'au nord, on commence à peine le repiquage, au centre, le riz vert est déjà haut et l'on procède au sarclage et au sud, où le paddy est mûr et jaune, l'activité est centrée sur la moisson et le battage.

Avant d'arriver à Hô Chi Minh-Ville, le train monte à l'assaut d'un plateau de latérite. Le long de la voie, plantés comme une armée de soldats au garde-à-vous, les hévéas au tronc nu arborent leur frondaison vert sombre.

Hô Chi Minh-Ville est enfin annoncée. Au passage sur la rivière Dong Nai, les téléphones portables des voyageurs entrent en action. Les jeunes filles se recoiffent, ajustent leurs vêtements. Hô Chi Minh-Ville a un goût de liberté. De toutes les provinces du Nord, on vient y poursuivre ses rêves de réussite, ses fantasmes de vie heureuse. La ville attire les capitaux, aimante les énergies et la jeunesse. A l'approche du centre, les armées de motos semblent converger vers un lieu miraculeux.

Quelques minutes avant d'entrer en gare, le haut-parleur diffuse un chant à la gloire de Hô Chi Minh alors qu'une voix félicite les voyageurs qui ont accompli les 1 726 km depuis Hanoi avant de leur souhaiter “bonne chance et bonheur”, ultime message aux passagers d'un navire abordant la terre promise.

Nicolas Cornet
Histoire : L'horizon de la ligne
À la fin du XIXe siècle, la liaison Hanoi-Saigon du Transindochinois est entreprise par la Compagnie des chemins de fer de l'Indochine ; elle est inaugurée en octobre 1936. En 1947, le Viêt-minh, dans sa lutte pour l'indépendance, lance des attaques dévastatrices contre la ligne : troupes décimées, trains détruits, ponts et voies sabotés. En guise de réponse, les Français mettent au point en 1948 La Rafale : construit avec l'aide d'un ancien officier allemand des U-boote (les sous-marins de la Seconde Guerre mondiale), ce train est renforcé de blindages, équipé de meurtrières et de tourelles. Tracté par des locomotives Pacific fabriquées à Belfort, il protège les trains en convois entre Nha Trang et Saigon. Lourdement armé, il est placé sous la protection de légionnaires et de cavaliers. En 1954, la partition du Vietnam coupe la ligne Hanoi-Saigon au niveau du 17e parallèle. Les communistes remettent en état le réseau au Nord-Vietnam, mais à partir de 1972, les avions américains bombardent gares, dépôts, ponts et lignes. Après la chute de Saigon, en 1975, une brigade spéciale reconstruit les voies. En 1976, le train est baptisé Dôc Lâp, “la Réunification”. Après 1989, date de l'ouverture économique, le train est rebaptisé Doi Moi, “le Renouveau”. Relié au réseau chinois, il est accessible depuis Paris via le Transsibérien et Pékin. Déjà envisagée dans les années 1950, la jonction avec les réseaux cambodgien et thaïlandais permettrait dans le futur de rejoindre Singapour.
Pratique
QUAND PARTIR
Les meilleures saisons s'étendent d'octobre à décembre et de mars à juin. Saison des pluies de juillet à septembre. Au centre du Vietnam, les inondations et typhons perturbent parfois le trafic ferroviaire..
PRÉPARER SON VOYAGE
Visa obligatoire à l'avance, les agences de voyages l'incluent. Ambassade du Vietnam, 62, rue Boileau 76016 Paris Tel : 01 44 14 64 00 http://ambassade-vietnam.fr
Y ALLER
Qatar Airways : de Paris, trois vols hebdomadaires desservent Saigon, quatre Hanoi : prix moyen A/R en classe éco: 763 €, business: 2538€ . Qatar Airways, compagnie "5 étoiles", collectionne les titres mondiaux : 3e rang (cérémonie des Skytrax World Airline Awards 2010), "Meilleure Classe Affaires et service Premium" pour l'excellence de ses services et de son Terminal Premium. http://www.qatarairways.com Tel : 01 55 27 80 80
Le voyagiste Maison de l'Indochine propose des voyages sur mesure, en individuel ou en groupe, qui débutent par Ho Chi Minh ville ou Hanoi. 1 Place Saint-Sulpice ?75006 Paris. 01 40 51 95 15 www.maisondelindochine.com
COUPS DE CŒUR
The Bui Gallery : expo SHADOW, Le Nguyen Manh Du 21 juin au 13 août 2011, 23 Ngo Van So St, Hoan Kiem Dist, Ha Noi tel: +84(0)4 39 44 85 95/ fax: +84(0)4 39 44 85 94 www.thebuigallery.com
Le Da Cau, un sport vietnamien ancestral, à découvrir en version free style sur www.daca-one.fr. Notre vidéo favorite.
SE LOGER
A Hanoi : Hotel Mercure La Gare, 94, rue Ly Thuong Kiet à deux pas de la gare.Tel :+844 39447766 ; à partir de 52 €
Pour ceux qui préfèrent les boutique-hotels : Coniferhotel, 9, rue Ly Dao Thanh (à deux pas de l'opéra) Tel:+84 4.32 66 99 99 http://www.coniferhotel.com.vn ; A partir de 47€
SE RESTAURER
Newday Un restaurant hanoïen populaire, dans la vieille ville. 72, rue Ma May.
LE TRAIN
Site officiel des Chemins de Fer du Vietnam http://www.vr.com.vn/
Inutile de resquiller : tarif du train Hanoi-Saigon en soft seat, air conditionné : 30€, Couchette air conditionné : 45€ pour 1 726 km. A prendre au guichet de la gare.
Pour les fans des trains du monde : Seat61, le site personnel d'un cheminot — Mark Smith — devenu une référence : horaires, conseils etc.. http://www.seat61.com. Existe aussi en livre en anglais.
GUIDE
Tao Vietnam. Autre manière de voyager, tourisme responsable, proche des gens du pays visité. Editeur : VIATAO 2010, C. Débonnaire, G. Cromer et M. Chatelain-Florange. 4,90€

source http://www.lemonde.fr/voyage/article/2011/06/24/hanoi-saigon-l-express-des-rizieres_1526329_3546.html#ens_id=1540643
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