Cambodge - Les Français ont mangé la forêt des génies

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Cambodge - Les Français ont mangé la forêt des génies

Message  Admin le Jeu 21 Juil 2011 - 12:30


Arantxa Cedillo


Dans la province de Mondolkiri, aux confins du Vietnam, se joue un bras de fer forestier entre la minorité bunong et une société liée au groupe Bolloré.
Texte Antoine Rivière*

Phlan Ret progresse en forêt avec l’aisance du tigre dans la brousse. Il se joue des bosquets de bambous, glisse sous les branches des épineux et bondit au-dessus des souches d’arbres. Son regard alerte reconnaît un tronc, un dénivelé qui, pour son œil averti, constituent autant de repères dans ce dédale forestier. À intervalles réguliers, cet homme de cinquante-neuf ans s’assure que dans son sillage, le « Barang » (étranger) qui le suit avec peine ne s’est pas laissé distancer. « On y est presque », dit-il enfin, le visage barré d’un large sourire à la vue de son accompagnateur en nage et aux avant-bras lardés d’épines. L’escapade qui ne devait durer « qu’un moment » s’achève devant une barrière de rondins de bois après une heure de course folle dans la forêt : « Voilà le début de la concession forestière. » Au-delà du portail se dresse une muraille de végétation si dense que la lumière du soleil peine à percer la frondaison. Un écriteau cloué à un arbre nous adresse une mise en garde : « Cette forêt a un propriétaire. Interdiction de défricher », lit Phlan Ret à voix haute. Rompu aux subtilités de l’alphabet cursif khmer, il bute sur la suite du message rédigé dans sa propre langue, le Bunong, un idiome qui ne disposait d’aucun système d’écriture avant qu’il ne soit adapté ces dernières années en alphabet phonétique international. Incapable de déchiffrer ces signes étranges, le coureur des bois poursuit son chemin.

Au milieu de la clairière, son pavillon de chasse est construit à même la terre battue. Il est coiffé d’un toit de chaume descendant à un mètre du sol. Au-dessus de la cime des arbres s’élève un panache de fumée grise : c’est la saison des brûlis. Pratiquant la culture sur essartage, la collecte de résine de pins, la pêche et la chasse au cochon sauvage, ce « paysan de la forêt », selon l’expression de l’ethnologue français Jean Boulbet décédé en 2007, n’est pas peu fier de son domaine. Il y fait pousser patate douce, riz gluant, banane plantaire, manioc, cassave, mangue, ananas et tabac. Hélas de l’autre côté d’un ruisseau à une centaine de mètres tout au plus, dans ce petit « pays de Cocagne » perdu au Cambodge sur les derniers contreforts de la cordillère indochinoise, s’étend une vaste plaine de terre déboisée : c’est tout ce qui reste l’ancienne réserve naturelle de Phnom Nam Lear, « zone protégée » sous le contrôle du ministère cambodgien de l’Environnement. Dans la mythologie bunong, la montagne qui la surplombe, et dont la cime se perd dans les nuages, est considérée comme le berceau de l’Humanité. Fin 2007, le ministère de l’Agriculture a octroyé une concession de 99 ans à une entreprise privée qui exploite la forêt. Elle prévoit de développer une pépinière de 20 000 hectares d’hévéas. Elle en a déjà aménagé 3 000 et poursuit son expansion dans la province de Mondolkiri. « J’ai peur qu’un jour la Compagnie ait des vues sur mes terres », me dit Phlan Ret. « J’ai déjà perdu d’autres terrains, je sais de quoi je parle. La Compagnie parvient toujours à ses fins. »

Extraits tirés d’Investigation, Asies N°1 / Juin-Septembre 2011
* Journaliste indépendant basé à Phnom Penh.

source http://webasies.com/les_francais_ont_mange_la_foret_des_genies/
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