Indonésie - Pas de chauves-souris, pas de fruits !

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Indonésie - Pas de chauves-souris, pas de fruits !

Message  Admin le Jeu 25 Aoû 2011 - 6:09

On détruit leur habitat, on les chasse… En Indonésie, ces mammifères volants disparaissent. Et avec eux la production de mangoustans et de durians.

Le regard vide, Iding Fahrudin pense à ses deux hectares de verger plantés de cent mangous­taniers et de dix durians, là-bas, dans son village de Karacak, près de Bogor, à Java-Ouest, en pays soundanais. En cette fin du mois d’août, à l’approche des fêtes de la fin du ramadan, ils devraient être couverts de fruits. Mais non. “La récolte est complètement fichue”, se désole Iding. Les durians, qui constituent depuis toujours son “fonds de garantie”, donnent de moins en moins de fruits. Autrefois, un arbre produisait jusqu’à trois cents durians par an. Aujourd’hui, s’il en produit trente, Iding s’estime heureux. Quant aux mangoustaniers, c’est pire : alors qu’il y a encore deux ans un arbre produisait deux grands paniers de fruits, ils ne donnent maintenant plus rien. Une perte sèche : à 250 000 roupies [20 euros] par panier, une récolte de mangoustans pouvait lui rapporter jusqu’à 50 millions de roupies [4 100 euros]. Personne ne sait pourquoi la production de ces fruits a chuté dans la région. Iding évoque, sans vraiment y croire, quelques pluies torrentielles qui auraient fané les fleurs de durian et de mangoustanier.

Ibnu Maryanto, chercheur au Centre indonésien de recherches biologiques, diplômé en biologie de l’université d’Hokkaido, connaît la réponse : les arbres sont devenus stériles car les chauves-souris ont disparu. Selon lui, ces mammifères volants sont la clé de la fécondation de beaucoup d’espèces d’arbres fruitiers, dont les bananiers, les goyaviers, les kapokiers, les petais, les cocotiers, les jacquiers, les durians et les mangoustaniers. Les fleurs de ces arbres s’ouvrent au crépuscule, lorsque les chauves-souris frugivores commencent leur ronde de nuit à la recherche de nourriture. Les différentes espèces de chiroptères présentes dans cette région ne se contentent pas de manger les fruits, elles aspirent le pollen de fleur en fleur. “Et leur salive transfère le pollen de l’étamine au pistil”, explique Ibnu Maryanto. Par exemple, l’éonyctère des cavernes (Eonycteris spelaea) féconde les durians et le petit macroglosse (Macroglossus minimus) les bananiers. Leur action nocturne est essentielle, car les insectes pollini­sateurs, comme les papillons, sont peu efficaces sur ces arbres-là parce qu’ils sont actifs pendant la journée. Or, à ce moment-là, les fleurs sont déjà écloses depuis près de douze heures. “Elles ne sont plus vraiment fraîches et attirent beaucoup moins les insectes”, précise le chercheur, qui étudie les chauves-souris depuis vingt-cinq ans sur quarante-deux îles de l’archipel ­indonésien.

L’Indonésie abrite 225 des 1 200 espèces de chauves-souris de la planète. Parmi elles, 148 sont des insectivores et 77 des frugivores. Elles sont non seulement des agents de polli­nisation, mais aussi de grandes semeuses. Selon Ibnu Maryanto, elles ne mangent pas les fruits sur l’arbre même, si bien que la pulpe et le noyau tombent sur le sol et, quelques années plus tard, donnent naissance un peu plus loin à de nouveaux arbres. Les chauves-souris jouent d’autres rôles dans l’écosystème. Les chiromèles nus (Cheiromeles spelaea) mangent quatre fois par jour l’équivalent d’un quart de leur poids. D’autres chauves-souris ­insectivores comme la phyllorhine diadème ­(Hip­posideros diadema) dévorent chaque nuit l’équivalent de mille petits insectes ­comme les moustiques et les parasites des rizières. “Une colonie d’un millier de chauves-souris peut donc dévorer en une nuit un million de moustiques et de parasites, précise Ibnu. Hélas, comme les chauves-souris s’activent la nuit, les hommes ne sont pas conscients de leur rôle fondamental dans la protection de l’équilibre de notre écosystème.”

Selon Ibnu, la pénurie de fruits dans la région de Bo­gor est liée à la destruction des grot­tes, habitat des chauves-souris, dans les mon­tagnes de calcaire de Cibodas, à une dizaine de kilomètres de là. Les carrières de calcaire, qu’elles soient traditionnelles ou creusées à coups d’explosifs, ont provoqué l’extinction de plusieurs espèces de chauves-souris telles que la roussette commune (Rousettus amplexicaudatus), l’éonyctère des ca­vernes et le petit macroglosse.

Dans les cinquante grottes de la région, leur population est passée de plusieurs milliers à quelques dizaines, voire zéro. Cipanas, la grotte la plus vaste, qui abritait la plus importante colonie de chauves-souris, s’est même effondrée il y a trois ans à cause des explosifs. “Les milliers de chauves-souris qui l’habitaient sont toutes mortes”, raconte Johari, un habitant du coin, qui milite pour la défense de la nature.

Selon lui, les chasseurs sont aussi responsables de la disparition des chiroptères. Ils les tirent à la carabine ou les attrapent par centaines dans des filets pour les vendre 1 000 roupies [8 centimes] pièce. La poudre de chauve-souris est un médicament très populaire pour, paraît-il, traiter l’asthme. Face à l’avidité des chasseurs et à l’agressivité des exploitants des mines de calcaire, les chauves-souris ne seront bientôt plus là pour exterminer les moustiques. Et Johari s’attend à ce que la ville de Bandung, non loin de là, connaisse dans un avenir proche de graves épidémies de paludisme.

Selon Ibnu, l’habitat des chauves-souris est menacé dans bien d’autres régions d’Indonésie : seize espèces sont en voie d’extinction. Il pense même que la roussette à petites dents (Neopteryx frosti) a disparu. “La dernière que j’ai vue était en vente sur un marché de Manado, une ville située dans le nord de Sulawesi, dans les années 1980”, raconte Ibnu.

En juin dernier, lors de la conférence internationale sur les chauves-souris qui s’est tenue à Bogor et à laquelle participaient quatre-vingts chercheurs de vingt pays différents, Ibnu a demandé au gouvernement indonésien de protéger les chauves-souris. Il a aussi suggéré aux paysans d’attirer ces dernières en leur construisant de petites caisses en bois perchées à quatre mètres du sol dans des lieux humides et ombragés, ou bien en leur tressant des abris dans des nervures et des palmes au cœur des cocotiers.

http://www.courrierinternational.com/article/2011/08/25/pas-de-chauves-souris-pas-de-fruits
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