Birmanie - La fine fleur du tissu

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Birmanie - La fine fleur du tissu

Message  Admin le Lun 26 Sep 2011 - 9:05

Grand spécialiste du cachemire et des luxueux lainages, l'Italien Loro Piana a découvert le dernier endroit au monde où l'on sait encore filer la fibre contenue dans les tiges des fleurs de lotus. Immersion au coeur de la Birmanie avec le plus exclusif des tissus.

Les rives du lac Inle sont sauvages et romantiques. La Birmanie est un voyage du bout du monde, un pays d'un autre temps. Une dictature terrible, aussi. Fermée. Isolée. Sa culture et ses traditions rythment ses journées. De toute l'Asie du Sud-Est, la Birmanie reste la plus authentique. Ce n'est pas pour le folklore que tous, des campagnes reculées aux quartiers occidentalisés des villes, portent encore le costume traditionnel. Rien ne semble avoir changé depuis des lustres, et même lorsqu'une vieille mobylette ou un pick-up surchargés soulèvent un nuage de poussière sur les routes de campagne, leur désuétude ajoute encore à la confusion et l'on ne sait jamais si on est en 2011, en 1980 ou en 1960. Sur le lac Inle, les villages sont des Venise de paille, les maisons de trois pièces, de véritables palazzi. Les savoir-faire sont ancestraux, ils se mêlent aux superstitions et au bouddhisme et forment un véritable mode de vie : «Le lotus est mystique», affirme Tan Shwe, notre hôtesse. C'est que, tout juste né, Bouddha se serait levé et aurait marché ; la légende raconte qu'à chacun de ses sept pas une fleur a poussé.

D'un bout à l'autre du lac, Do Tan Shwe est respectée (Do veut dire madame). Elle fut infirmière à la Croix-Rouge : elle est très éduquée. Elle soigne encore les ma lades des villages alentour. Notable à plus d'un titre, Do Tan Shwe est aussi un capitaine d'industrie locale : sur les rives du lac Inle, depuis plus de mille ans, on sait filer la fibre des tiges des fleurs de lotus. La tâche est difficile, mais le tissu est incomparable ; summum du luxe, symbole religieux, il a habillé de tout temps les moines de haut rang. Au Japon ou dans d'autres pays bouddhistes, le savoir-faire aussi fut un jour maîtrisé. Mais aujourd'hui, seule au monde, Do Tan Shwe possède et administre l'unique production de textile en fleur de lotus.

Sur les marchés des environs, les écharpes se vendent dix à vingt fois plus cher que celles en soie, qui sont déjà hors de prix pour les habitants, pour ces hommes qui cultivent les tomates sur les jardins flottants ou pêchent au milieu du lac, ces femmes qui tissent de lourdes couvertures de coton colorées. Si les vastes étendues de fleurs sont le paysage quotidien de tous, leur fibre est un microphénomène qui ne concernait pas grand monde. Mais depuis un an, le petit business de Do Tan Shwe, qui n'avait pourtant vocation qu'à perpétuer un savoir-faire ancestral en voie d'extinction, affiche une croissance à faire pâlir d'envie les géants du textile. Les hommes récoltent, les femmes filent et tissent : «Deux cents personnes», affirme-t-elle, soit près de la moitié de la population locale.

Le nec plus ultra pour une veste d'été
Mais n'imaginez pas pour autant les lés sortir au kilomètre : un homme arrache un millier de tiges en un jour ; il faut autant de temps à une femme pour en extraire les fibres et les filer et produire à peine 50 centimètres de tissu. Il en faut dix fois plus pour faire une veste. Le tissage reste artisanal : sept fils de trame par minute et par personne, alors que dans nos usines européennes, un contremaître surveille dix machines au rendement mille fois supérieur. Chaque année, Do Tan Shwe produit de quoi fabriquer une centaine de blazers. Et voilà tout. Peut-on imaginer tissu plus exclusif ? Si la petite entreprise de Do Tan Shwe ne connaît pas la crise, c'est que, au-delà des quelques robes de moine ou des rares écharpes qu'achètent les touristes, elle réserve l'ensemble de ses exportations au géant italien du textile et du prêt-à-porter Loro Piana. «Ce savoir-faire est unique», affirme Pier Luigi Loro Piana, sixième génération à la tête de l'entreprise encore familiale, et qui en partage la présidence tournante avec son frère Sergio. «Nous avons la clientèle qui apprécie cette qualité et cette exclusivité: nous avons le réseau qu'ils n'ont pas.»

Il y a à peine deux ans, un client japonais lui offrait un échantillon du précieux tissu. D'aspect grège, comme un lin brut au tissage irrégulier, la fleur de lotus est incroyablement légère et absolument infroissable. Ses propriétés, sa rareté, tout autant que son histoire et sa légende ne pouvaient que séduire les deux frères, qui se targuent d'offrir les textiles les plus exclusifs. «Nous sommes le plus gros acheteur de cachemire au monde», rappelle Pier Luigi. Et de lister son best of : les élevages de vigognes en Amérique latine, le baby cachemire, la laine la plus fine de l'histoire du mouton... Il manquait en effet à la marque un tissu léger qui serait à l'été ce que leurs exceptionnels lainages sont à l'hiver. Les cinq cents mètres de tissu que représente l'ensemble des exportations de Do Tan Shwe sont proposés à Rome, Paris, Genève, Hongkong, Tokyo...«Une sélection de boutiques où une clientèle très éduquée peut comprendre le produit», précise-t-il. Et, disons-le, où la législation et l'opinion publique permettent l'importation d'une matière première venant de Birmanie.

Le client achète par 5 mètres de quoi réaliser une veste ; libre à lui de la faire confectionner chez Loro Piana ou chez un tailleur de son choix. En effet, même si la confection représente aujourd'hui 65 % du chiffre d'affaires de la société, Loro Piana est historiquement un fournisseur de tissu et le rappelle ainsi. «L'année prochaine, nous proposerons une sélection de couleurs», assure Pier Luigi Loro Piana. C'est qu'en plus d'être fastidieuse à récolter, difficile à filer, longue à tisser, la fleur de lotus supporte mal les teintures et nécessite d'importantes recherches : pour cette première saison, seul le coloris naturel a pu être disponible.

Impossible aussi de délocaliser la production : il faut filer la fibre dans les vingt-quatre heures suivant l'arrachage. Mais la nature fait bien les choses : la fleur de lotus refait ses boutures seule. La nature ou, qui sait, Bouddha lui-même ? Car entre les origines religieuses de la fleur et son histoire monacale, entre la quasi-disparition du savoir-faire et son renouveau inespéré, il y a bien quelque chose de mystique dans ce tissu.

En Birmanie, où l'idée même d'athéisme n'existe pas, Do Tan Shwe recrute son personnel religieusement : «Il faut respecter cinq préceptes fondamentaux du bouddhisme pour réussir à travailler la fibre de lotus, explique-t-elle. Ne pas tuer, ne pas voler, ne pas boire d'alcool, ne pas mentir.» Elle marque une pause. «Et ne pas avoir de rapports sexuels inappropriés.» On imagine les sessions de recrutement...

http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2011/09/24/01006-20110924ARTFIG00563-la-fine-fleur-du-tissu.php
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