Cette liberté qui tue la presse

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Cette liberté qui tue la presse

Message  Admin le Ven 18 Nov 2011 - 13:15

Les médias de la dissidence birmane, confrontés à un tarissement de leurs financements, vont-ils payer le prix fort pour l'ouverture politique à l'œuvre ces dernières semaines ? Possible. Mais, face aux bouleversements en cours, c'est l'ensemble de la profession qui s'interroge sur la direction à prendre.






De Chiang Mai

Il y a un peu plus de quatre ans, un reporter de Democratic Voice of Burma (DVB), une agence de presse [proche de la dissidence] en exil, avait filmé un soldat birman jetant le journaliste japonais Kenji Nagai au sol avant de l'abattre à bout portant. Ces images, parmi des heures tournées par DVB pendant le soulèvement baptisé "révolution de safran", ont fait le tour du monde. Elles illustraient avec force la brutalité du régime et la nécessité d'avoir des médias indépendants en mesure de témoigner. Aujourd'hui, les médias birmans en exil  – des plus connus comme DVB, The Irrawaddy et Mizzima aux petites organisations destinées aux minorités ethniques du pays – sont confrontés à de graves difficultés de financement [lire encadré]. Et le développement surprenant et rapide de la liberté de la presse dans le pays soulève des questions sur leur avenir. La prochaine révolution du Myanmar sera-t-elle télévisée et si oui par qui ?

Quand, dans son discours de prise de fonctions, le 30 mars, le président Thein Sein a lancé un appel sans précédent au respect du rôle des médias comme "quatrième pouvoir", les observateurs auraient très bien pu accueillir la chose avec cynisme et ils en auraient été pardonnés : le Myanmar, aussi appelé Birmanie, est connu pour avoir l'un des environnements médiatiques les plus restreints et les plus censurés au monde. Au moment où l'ancien général s'exprimait, quelque 25 journalistes croupissaient en prison, une part infime des 2 000 prisonniers politiques dont l'existence ne pouvait être mentionnée sur le papier. Le régime dominait sans faille l'audiovisuel local et bourrait les ondes de propagande militaire.

Les propos de Thein Sein ne se sont pourtant pas révélés complètement stériles. Des changements sont intervenus et à un rythme qui a surpris nombre d'analystes. The New Light of Myanmar, le risible porte-voix du régime, a remisé les slogans accusant la BBC, Voice of America et Radio Free Asia, qui diffusent des programmes en birman dans tout le pays, d'être "un ramassis de menteurs qui tentent de détruire le pays". Après des années de censure, les sites de DVB et de The Irrawaddy ont été débloqués, même si moins de 1 % des Birmans ont accès à Internet. A Naypyidaw [la capitale], les journalistes étrangers et locaux sont désormais autorisés à couvrir les débats parlementaires, bien que sous certaines conditions. Et les fonctionnaires, qui n'avaient jadis de comptes à rendre qu'à leurs supérieurs, se montrent depuis quelques mois plus disponibles.

Mais ce n'est pas tout. Le plus impressionnant, ce sont peut-être les changements survenus à la Division d'enregistrement et d'examen de la presse, le tristement célèbre organe de censure. Le gouvernement a annoncé en juin que les éditeurs auraient le droit, sans solliciter son approbation au préalable, de publier des articles sur le sport, les divertissements, la technologie, la santé et la littérature enfantine. Les censeurs ont en outre la main plus légère quand ils scrutent les 350 hebdomadaires et mensuels d'information du pays et permettent de voir le jour à certains sujets qui seraient jadis passés à la trappe, par exemple des interviews de journalistes en exil, des personnalités politiques de l'opposition, des dissidents et des militants des droits de l'homme. Les images de l'icône de la lutte pour la démocratie Aung San Suu Kyi ont fleuri dans les kiosques. "Le relâchement de la censure a été considérable et plus rapide que ce à quoi la profession s'attendait", nous confie par courriel un journaliste de Rangoon qui souhaite conserver l'anonymat. "Les journalistes ont désormais davantage de marge pour critiquer ou citer des personnes qui critiquent le gouvernement et le secteur privé. Ils sont en mesure de couvrir des questions qui étaient jadis considérées comme trop sensibles, à l'image des prisonniers politiques. Il y a aussi beaucoup plus de plaidoyers, d'appels au gouvernement à faire ceci ou cela, ce qui je pense est également positif."

Si nombre d'analystes, de diplomates et d'organisations non gouvernementales internationales sont séduits par le programme de réforme du président Thein Sein, certains observateurs demeurent méfiants et doutent des véritables intentions de cet homme qui s'est élevé aux plus hauts échelons d'une armée qui dirige le Myanmar d'une main de fer depuis près d'un demi-siècle. D'autres font valoir que des dissenssions continuent de prévaloir au sein du régime entre les "réformistes" tels que le président de la République et Shwe Mann, le président de la Chambre basse du Parlement, et des éléments plus conservateurs emmenés par le vice-président, Tin Aung Myint Oo. Dans le même temps, il est vrai, 14 journalistes de DVB restent emprisonnés, parmi lesquels Hla Hla Win, 27 ans, condamné à vingt-sept ans de prison en 2009 pour avoir interviewé des moines. En septembre, Sithu Zeya, 21 ans, a vu sa condamnation à huit ans de détention prolongée de dix ans dans le cadre de la loi sur l'électronique, un texte vague et souvent appliqué arbitrairement.

De même, une myriade de questions essentielles au débat lié à l'émergence de la démocratie au Myanmar restent interdites aux médias du pays. Il en est ainsi de la Constitution controversée de 2008, adoptée après un référendum organisé alors que le cyclone Nargis venait de s'abattre sur le pays, qui demeure intouchable. Les conflits dans les Etats peuplés de minorités ethniques, qui ont dominé les soixante dernières années de l'histoire du pays, restent à peine évoqués dans la presse locale. Le 9 juin, l'armée a lancé une offensive contre l'Armée pour l'indépendance du Kachin, rompant ainsi un cessez-le-feu vieux de dix-sept ans. Les agences de presse en exil, au premier plan desquelles le Kachin News Group et le Shan Herald Agency for News, ont rapporté les horreurs perpétrées par l'armée gouvernementale dans l'Etat kachin et le nord de l'Etat shan depuis la reprise des hostilités, mais le sujet demeure tabou pour les médias basés dans le pays. Naw Din, le rédacteur en chef du Kachin News Group, affirme que le gouvernement interdit aux reporters de Rangoon de se rendre sur le front. D'après lui, la communauté internationale s'est fait berner : elle a détourné son attention de ce qui se trame dans l'Etat kachin et se concentre sur Rangoon et Naypyidaw. Aung Zaw, rédacteur en chef et fondateur de The Irrawaddy, est du même avis. "Parfois les gens disent : 'On peut publier la photo d'Aung San Suu Kyi, alors on a la liberté de la presse', mais c'est un tout petit pas, un pas de bébé. Et les victimes des violations des droits de l'homme, les viols, les prisonniers qui croupissent en prison, est-ce qu'on peut parler de ça ? Personne ne peut aborder ces choses... Seuls les médias situés à l'extérieur du pays en ont la possibilité."

Si le Myanmar, de fait, a toujours un besoin évident des médias en exil, ceux-ci subissent une grave pression financière car les donateurs réduisent les aides qui leur permettent de fonctionner. Cela s'explique en partie par le serrage de ceinture général qui met sous pression tous les donateurs occidentaux. Mais, dans le même temps, certains préfèrent désormais allouer leurs fonds à des organisations implantées au Myanmar. Si le pays poursuit sa route sur la trajectoire actuelle, et rien n'est moins sûr, la concurrence pour l'argent des donateurs s'accroîtra entre organisations extérieures et intérieures. L'objectif à long terme pour les médias en exil, c'est le retour dans un Myanmar libre. Le chemin est encore long. "Le moment viendra, mais nous rentrerons au pays dignement, déclare Aung Zaw. Nous ne nous inclinerons pas, nous ne courberons pas la tête, nous ne reviendrons pas en Birmanie pour ressembler à des prisonniers. Je ne reviendrai pas comme ça, personne ne reviendra comme ça... Avec ce que je fais depuis vingt ans, je risquerais cent ans de prison. Seulement si je peux faire en Birmanie ce que je fais aujourd'hui ici [en Thaïlande], je rentrerai."




FINANCEMENTS Des titres à bout de souffle

L'an dernier, The Irrawaddy, publication dont le siège est à Chiang Mai, en Thaïlande, a été contraint de suspendre la parution de son mensuel et de se replier sur son site Internet. Le gouvernement danois venait de geler ses aides. Plusieurs autres pays donateurs, dont la Suède et la Norvège – où est installée Democratic Voice of Burma –, ainsi que diverses organisations internationales, réfléchissent aujourd'hui à changer leur fusil d'épaule, écrit Asia Times Online. Leur intention est d'appuyer une société civile qui, à l'intérieur du pays, émerge depuis plusieurs années et risque de s'épanouir pleinement                          

à la faveur des réformes en cours. L'ONG Egress, qui forme entre autres des chercheurs, des militants et des journalistes, est emblématique de cette tendance. L'organisation, fondée par Nay Wing Maung, un ancien journaliste et politologue formé à Yale, a opté pour une "troisième voie", qui s'éloigne du soutien aveugle à Aung San Suu Kyi tout en prônant un dialogue avec le pouvoir dans le but de développer le pays. Ce positionnement séduit un nombre croissant de chancelleries occidentales et pourrait signer l'acte de décès des médias en exil.

Source Courrier International
avatar
Admin
Admin

Messages : 4881
Date d'inscription : 31/05/2009

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum