L'armée birmane est elle ouverte à la démocratie ?

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L'armée birmane est elle ouverte à la démocratie ?

Message  Admin le Mer 23 Nov 2011 - 5:45



Pour ce membre d’Info Birmanie, la prudence reste de mise quant aux espoirs de « printemps birman » ou de « perestroïka birmane ».

TEXTE FRÉDÉRIC DEBOMY * PHOTO THIERRY FALISE

Le 30 mars 2011, le président Thein Sein annonçait à l’occasion de son discours d’intronisation sa volonté de voir la démocratie prospérer et la société civile se développer en Birmanie. Il évoquait également parmi ses priorités la lutte contre la corruption et la mise en place de réformes permettant le développement économique. Un discours auquel beaucoup n’accordèrent pas plus de crédit qu’aux élections contestables de novembre 2010 d’où était issu le nouveau régime. Dans les mois qui suivirent, les faits confirmèrent effectivement l’absence de changement.
En revanche, les mises en garde contre les « groupes anti-gouvernementaux » qui avaient émaillé le discours de Thein Sein trouvaient un écho dans les menaces formulées contre la Ligue nationale pour la démocratie (LND) de la lauréate birmane du prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi. Ainsi pouvait-on lire dans la presse de propagande du régime que la « Dame » s’exposerait « au chaos et aux émeutes » si elle entreprenait de sortir de Rangoon à la rencontre de ses partisans. Une allusion claire au massacre de Depayin : le 30 mai 2003, le convoi d’Aung San Suu Kyi, alors en tournée politique dans le nord du pays, avait été attaqué par des forces à la solde de la dictature. Un grand nombre des partisans de la « Dame » avait alors péri. Par cette allusion à Depayin, le régime adressait à Aung San Suu Kyi une menace de mort à peine voilée.
Le passé de Thein Sein n’incitait en outre guère à lui faire confiance. Le nouveau président venait de passer quatorze ans au sein du commandement de la dictature militaire du Conseil d’État pour la paix et le développement (SPDC). En poste dans l’État shan de 1996 à 2001 en qualité de commandant, son bilan était accablant : « Le rapporteur spécial des Nations unies [sur la situation des droits de l’homme en Birmanie] décrivait en 1998 et 1999 la façon dont Thein Sein ordonnait à ses soldats de commettre des atteintes aux droits de l’homme. Il ordonnait la confiscation illégale des terres, les paysans chassés étant ensuite soumis au travail forcé et à de l’extorsion », rappelait Mark Farmaner de Burma Campaign UK au cours de l’été 2011. En outre, « le viol et les déplacements forcés figuraient au nombre des atteintes aux droits de l’homme qui se produisirent dans l’État shan sous [son] commandement. » Mark Farmaner notait enfin la façon dont le nouveau président avait pu présenter le coup d’État militaire de 1988 sous un jour positif, soulignant par ailleurs ses liens d’amitié avec des trafiquants de drogue et les allégations de corruption le concernant.
Contre toute attente, c’est ce même Thein Sein qu’Aung San Suu Kyi juge aujourd’hui sincère dans sa volonté de réforme. La dirigeante de la LND constate de fait une amélioration du climat politique : « Il y avait beaucoup plus de substance dans les discussions que j’ai eu avec [le président Thein Sein et le ministre du travail Aung Kyi] qu’il n’y en avait eu au cours de mes discussions passées avec le [précédent régime]. Cela m’a semblé réel. Et vous devez admettre que la presse bénéficie d’une plus grande marge de manoeuvre. C’est une bonne chose. Il y a davantage de liberté d’information. De façon générale les gens se sentent plus à l’aise à l’idée de prendre part à la chose politique. Ils ne sont plus effrayés comme ils l’étaient. Cela est la chose la plus importante s’agissant de ce qui se passe aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement de leur volonté de prendre part au processus politique, mais du fait qu’ils puissent le faire sans se mettre exagérément en danger. » (The Wall Street Journal, 24 octobre 2011).
À cette amélioration du climat correspondent en outre les réformes récemment entreprises, qui incitent certains commentateurs pressés à parler de « printemps birman » ou de « perestroïka birmane ». Aung San Suu Kyi note encore : « Jusqu’à présent, s’agissant des sujets dont nous avons discuté, je n’ai pas été déçue par ce que le régime a fait. Nous avons convenu de certaines choses et ces engagements ont été respectés. » L’obtention par les Birmans du droit de se syndiquer et de faire grève est au nombre des avancées récentes : à l’adoption de la loi devra cependant s’ajouter la volonté politique de la faire respecter.
Si l’on suppose Thein Sein acquis à la réforme, comment expliquer qu’il se soit écoulé plusieurs mois entre l’annonce des changements à venir et le début de leur mise en œuvre? Il faut peut-être, ici, s’interroger sur le soutien dont le président bénéficie au sein du régime. Aung San Suu Kyi témoigne de ses impressions : « Je crois que pour l’essentiel, c’est bien [Thein Sein] qui est au pouvoir. Mais bien évidemment les gens s’interrogent sur le degré de soutien que lui concède le pouvoir, pas seulement au sein du gouvernement mais aussi de l’armée. Et c’est important. Ce n’est pas là une chose que je nie. Mais j’ai véritablement le sentiment que c’est lui qui est au pouvoir même s’il ne dispose peut-être pas totalement du pouvoir [...] ».
L’opacité du régime birman ne permet pas de savoir précidément ce qu’il en est. Mais l’hypothèse d’un écart de vue entre le gouvernement et l’armée doit susciter notre intérêt. Quel peut-être, en effet, le ciment de l’unité entre les différents membres du gouvernement et entre le gouvernement et l’armée ? On imagine mal que la question de l’indépendance nationale, obsession à relents xénophobes du SPDC, ne soit plus au cœur des préoccupations du « nouveau » régime qui en est issu. Mark Farmaner relève ce propos de Thein Sein : « La question de l’économie nationale est liée aux questions politiques. Si la nation jouit de la croissance économique, la population deviendra riche et de ce fait ne sera pas soumise à l’influence des éléments [de destruction] internes et externes. »
Les anciens généraux auraient-ils pensé qu’il leur fallait composer avec le mouvement démocratique (seul à même, notamment, d’obtenir la levée des sanctions économiques appliquées par l’Occident) pour permettre au pays de se soustraire à l’influence étrangère ? La volonté farouche de préserver l’indépendance nationale (et, partant, de ne plus avoir à compter sur les puissances régionales pour se protéger des pressions extérieures initiées par d’autres pays) aurait ainsi pu l’emporter sur la volonté de combattre les « éléments de destruction internes » qu’ont toujours été, aux yeux de la dictature, Aung San Suu Kyi et les forces démocratiques.
Mais une autre obsession du SPDC (en lien avec la première) a dû survivre aux évolutions du pouvoir : celle de l’unité nationale. Alain S. de Sacy a évoqué il y a plusieurs années dans L’économie de la Birmanie. Une dépendance à la drogue (Vuibert, 1997) la façon dont la dictature militaire birmane envisageait le maintien de cette unité : « très vite, le principal facteur d’unité du pays est non plus une Constitution ou une volonté politique partagée, mais l’armée. Avec son modèle de fusion, c’est-à-dire de soumission par la force. » Et la dictature s’est en effet employée à soumettre les organisations armées issues de minorités nationales aspirant à une certaine autonomie dans la gestion des affaires les concernant. À supposer que le gouvernement actuel, essentiellement constitué d’anciens militaires, puisse évoluer (ou ait évolué) sur ce point, l’armée saura-t-elle faire de même ?
La question est d’une cruelle actualité. Car si les évolutions du processus politique en cours sont encourageantes, rien n’a encore changé dans les régions du pays où vivent les minorités. Les conflits armés entre l’armée régulière birmane et les groupes rebelles issus des minorités non seulement s’y poursuivent, mais se sont mêmes aggravés au cours de ces derniers mois. En outre, les soldats birmans ne se contentent pas de combattre leurs adversaires armés : ils s’en prennent aux civils, comme ils l’ont toujours fait.
Le 18 octobre 2011, l’ONG Human Rights Watch publiait un communiqué sur les atteintes aux droits de l’homme en cours dans l’État kachin : « depuis que les hostilités envers la Kachin Independence Army ont débuté il y a plus de cinq mois, les forces armées birmanes se sont rendu coupables de meurtres et d’attaques à l’encontre des populations civiles, ayant recours au travail forcé et se livrant à des pillages, ce qui a eu pour résultat d’entraîner le déplacement d’environ 30 000 civils. » Human Rights Watch note ainsi que les déclarations relatives aux réformes politiques en Birmanie ne semblent pas avoir atteint l’armée dans l’État kachin.
La prudence reste donc de mise quant aux espoirs de « printemps birman » ou de « perestroïka birmane ». Aung San Suu Kyi estime qu’il faut demeurer attentif à la possibilité d’une réaction violente des éléments conservateurs du régime : « pour l’instant, je ne pense pas que le danger soit grand. Mais bien évidemment, les choses peuvent évoluer très vite en politique. »
Interrogée sur le soutien dont bénéficierait Thein Sein au sein de l’armée, elle répond : « Je ne sais pas si je peux dire qu’il a un soutien complet de l’armée, parce que je ne suis pas assez proche de l’armée pour le savoir. » Cette question des relations entre le gouvernement et l’armée est cruciale. La résolution du conflit en cours avec les groupes armés issus des minorités nationales est indispensable à une marche de la Birmanie vers un véritable progrès. Le gouvernement ne pourra la mener à terme sans un accord tacite de l’armée. Si cela pouvait être fait, un pas important serait franchi. Pour l’heure, les nouvelles qui nous parviennent des régions en conflit restent alarmantes.

source http://webasies.com/l%E2%80%99armee-birmane-est-elle-ouverte-a-la-democratie/
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La junte birmane se rachète une conduite internationale

Message  Admin le Mer 23 Nov 2011 - 5:47

La démocratisation amorcée par la junte est récompensée, malgré ses ambiguïtés.


Barack Obama et le président birman Thein Sein, lors du sommet de l'Association des pays d'Asie du Sud-Est, samedi dernier à Bali. Crédits photo : JASON REED/REUTERS

Thargyarmin, le roi des cieux, ne descendra pas sur terre cette année pour récompenser les bonnes actions et punir ceux qui ont péché. «Comme leur dieu aux deux parchemins, les Birmans ne savent plus où ils en sont», explique Kwa Zwa Moe, universitaire birman en exil à Chiang Mai.

Déguisée en gouvernement civil, la junte birmane engrange les succès diplomatiques. Le président américain, Barack Obama, a annoncé qu'il dépêcherait la secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, en Birmanie, début décembre, mettant fin à cinquante ans de silence diplomatique entre les deux pays. Quant à l'Association des pays d'Asie du Sud-Est (Asean), elle vient d'accorder à la Birmanie la présidence tournante en 2014, un honneur que le groupement régional lui avait refusé en 2006 pour cause de non-respect des droits de l'homme.

Devant les surprenants changements intervenus depuis l'arrivée au pouvoir en mars dernier d'un gouvernement «civil», composé essentiellement de militaires, l'Asean adoube, l'Union européenne s'enthousiasme pour une Birmanie redevenue fréquentable et Obama voit «une lueur de progrès». Même le symbole de la défiance à la dictature, l'âme vivante de la résistance, semble accorder une certaine légitimité au nouveau régime : libérée il y a un an, la célèbre opposante Aung San Suu Kyi a accepté de revenir dans le jeu politique légal en faisant réenregistrer son parti, la Ligue nationale pour la démocratie, et en tirant un trait sur sa large victoire électorale de 1990, pour la reconnaissance de laquelle elle militait depuis vingt ans.

Aung San Suu Kyi neutralisée ?
Parmi les signes encourageant à la confiance, la libération de 300 des 2000 prisonniers politiques, l'assouplissement de la censure, la création d'une commission des droits de l'homme et de syndicats. Mais cette soudaine ouverture est-elle la preuve d'un changement en profondeur ou de savants calculs d'une junte cynique, s'interroge toute la population.

«La démocratie florissante et disciplinée» des généraux birmans laisse perplexe le chercheur Maung Zarni, qui y voit un «jeu de duplicité pour s'attirer la sympathie du monde et conserver sa mainmise sur le pays». Il note un décalage entre les réformes promises et les faits. «Le gouvernement prétend n'aspirer qu'à la paix avec les rebelles des minorités ethniques, mais les territoires frontaliers restent des zones de non-droit» pour les Shans, les Kachins, les Karens et les Mons.

«Pour accéder à la reconnaissance internationale, à la levée des sanctions économiques et obtenir l'assistance financière des institutions monétaires, le régime pourrait aller jusqu'à une certaine libéralisation économique, mais des réformes politiques sont improbables», estime Bertil Lintner, spécialiste d'une politique birmane pour le moins opaque. Les avancées ne pourraient être qu'un feu de paille : «Comme l'appareil de sécurité et les lois qui le légitiment restent en place, le régime peut faire machine arrière quand bon lui semble», observe David Mathieson, qui suit le dossier depuis quinze ans pour l'organisation Human Rights Watch. La Constitution, imposée au pays en 2008, au lendemain du cyclone Nargis, est truffée de garde-fous. L'article 396 réserve un quart des sièges des deux chambres du Parlement aux militaires. Et l'article 413 autorise le président à transférer les pouvoirs exécutifs au chef des forces armées.

«Le président Thein Sein n'est pas la version birmane de Gorbatchev», tranche Bertil Lintner, auteur de nombreux ouvrages sur la Birmanie. Plutôt qu'un réformiste, il voit dans l'ancien chef militaire du Triangle d'or un homme qui «joue habilement la carte chinoise pour obtenir le soutien de l'Occident». La suspension en septembre d'un barrage construit par les Chinois sur le fleuve Irrawaddy traduirait sa volonté de rééquilibrage géopolitique.

Quant au «dialogue» entre Aung San Suu Kyi et Thein Sein, il s'agit pour l'instant d'un seul entretien qui, pour l'opposant Maung Zarni «n'a pour but que de neutraliser la Dame», dont il «doute des capacités politiques à manipuler ses adversaires». En s'appropriant son discours de «transition pacifique vers la démocratie et la réconciliation», le régime lui coupe l'herbe sous le pied, s'inquiète-t-il.

À Naypyidaw, les dirigeants se considèrent toujours comme des demi-dieux et la Birmanie figure toujours parmi les pays du monde les plus à la traîne en termes de pauvreté, d'éducation, de soins et de corruption.

source http://www.lefigaro.fr/
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