Jeu de dames sur l'échiquier birman

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Jeu de dames sur l'échiquier birman

Message  Admin le Dim 4 Déc 2011 - 8:32



Au diable l'euro, la dette et la crise. Loin, très loin de Bruxelles et des manchettes apocalyptiques du Financial Times, un magistral chapitre d'histoire géopolitique s'est écrit en direct cette semaine, dans un pays si martyrisé qu'on avait oublié à quel point, bien mieux qu'au cinéma, les grandes puissances pouvaient encore en faire le théâtre de leurs rivalités.
C'est en Birmanie que la réalité, jeudi 1er décembre, a dépassé la fiction, lorsque deux grandes dames se sont assises à table pour dîner. La photo officielle montre ces deux femmes mûres, habillées de blanc, l'une blonde, l'autre brune, attaquant un bol de potage dans la vaisselle dorée du département d'Etat. Cela se passait à l'ambassade des Etats-Unis à Rangoon, où Hillary Clinton, chef de la diplomatie américaine, recevait à dîner Aung San Suu Kyi, chef de file de l'opposition birmane, Prix Nobel de la paix, quinze ans d'assignation à résidence derrière elle.


Pas d'intimité excessive dans cette scène, ni d'effusions superflues. Ce n'est pas un dîner de copines, c'est un dîner de femmes d'Etat. Mme Clinton a l'air fatigué, elle a visiblement eu d'autres priorités ce soir que de se faire coiffer et seules les fleurs blanches dans les cheveux d'Aung San Suu Kyi donnent un petit air festif au cliché. La conscience qu'elles ont toutes les deux de la gravité du moment est évidente. La dernière fois qu'un secrétaire d'Etat américain a mis le pied en Birmanie, c'était en 1955. Il s'appelait John Foster Dulles.

Cette visite, Hillary Clinton l'a voulue, personnellement. Au point de souligner en arrivant qu'elle venait se rendre compte, "d'abord pour elle-même", de la réalité des promesses de réformes du nouveau président birman, comme pour répondre à Barack Obama, qui, le 18 novembre, avait annoncé : "J'ai décidé d'envoyer la secrétaire d'Etat" en Birmanie. Cette visite, elle l'a orchestrée, très professionnellement, comme elle sait le faire. Et les deux entretiens avec la résistante birmane - un de plus qu'avec le président - devaient en être le morceau de bravoure.

Les deux femmes ne s'étaient jamais vues mais elles ont, curieusement, beaucoup en commun. L'âge, d'abord : Hillary Clinton est née en 1947, l'année où le général Aung San, héros de l'indépendance birmane et père d'une petite fille de 2 ans, Suu Kyi, a été assassiné. Elles sont, chacune à leur manière, des combattantes, au caractère trempé dans l'acier. Des travailleuses infatigables.

Elles ont le même sens du compromis : candidate à la présidence des Etats-Unis, battue aux primaires démocrates par Barack Obama, Hillary Clinton a accepté de servir dans son administration avec une loyauté infaillible ; privée de la victoire par la junte qui, en 1990, a refusé de reconnaître les résultats des élections, puis cruellement privée de liberté et de sa famille, Aung San Suu Kyi accepte à nouveau le pari d'une élection dont rien ne lui garantit qu'elle sera démocratique. Elles partagent enfin la même foi dans les principes des droits de l'homme.

Très tôt après sa nomination au département d'Etat, Hillary Clinton a demandé une réévaluation de la politique à l'égard de la Birmanie. Le régime des sanctions ne la satisfaisait pas, elle voulait explorer d'autres options, faire revenir dans le jeu l'Occident, absent depuis la répression de 1988. La folie paranoïaque des généraux a bloqué cette initiative, empêchant les Occidentaux d'évoluer tandis que la Chine avançait à grands pas en Birmanie, damant le pion à sa grande rivale, l'Inde.

Ce sont, finalement, les Birmans eux-mêmes qui ont offert à Mme Clinton l'occasion de reprendre ses travaux d'approche, en lançant il y a un an, aux élections du 7 novembre 2010, le coup d'envoi de changements que plus personne n'osait espérer. Quatre mois plus tard, un président civil, Thein Sein (général à la retraite, tout de même), remplaçait l'intraitable généralissime Than Shwe. Une série de signes d'ouverture allait suivre, parmi lesquels la libération d'une - petite, malheureusement - partie des prisonniers politiques.

C'est alors qu'un coup de tonnerre a éclaté dans le ciel chinois. Le 30 septembre, le président Thein Sein a annoncé la suspension des travaux du barrage hydroélectrique Myitsone, en cours de construction par les Chinois à la source de l'Irrawaddy, un projet de 3,6 milliards de dollars soudain jugé "contraire à la volonté du peuple", dont le nouveau pouvoir birman découvrait subitement l'existence. La "stupéfaction totale" exprimée par le patron chinois du projet a trahi le camouflet que cette décision constituait pour la Chine. Pékin a, après tout, investi, dans la seule année 2010, 8,17 milliards de dollars en Birmanie. Pays qui intéresse les Chinois pour ses matières premières et pour son débouché sur l'océan Indien. Pour compléter l'humiliation, Thein Sein s'envolait dans la foulée pour une visite officielle en Inde.

A Washington, Hillary Clinton, qui était précisément en train de plancher sur la réorientation de la politique étrangère américaine vers l'Asie et le Pacifique, nouvelle priorité pour contenir l'ascension chinoise, s'est engouffrée dans la brèche. En affichant cette prise de distance avec la Chine, les Birmans, traditionnellement méfiants envers des étrangers trop pesants, offraient aux Etats-Unis une occasion de revenir dans la région, que Mme Clinton s'est empressée de saisir. A ses interlocuteurs birmans, elle a mis le marché en main : faites de vraies réformes et l'Occident lèvera les sanctions.

Pékin voit l'irruption d'Hillary Clinton à Rangoon d'un si mauvais oeil qu'à la veille de sa visite le chef d'état-major des armées birmanes a été reçu dans la capitale chinoise, où la nécessité de renforcer la coopération militaire entre les deux pays lui a été signifiée en termes on ne peut plus clairs.

Dans un livre qui vient de sortir à New York, Where China Meets India ("Là où la Chine rencontre l'Inde"), Thant Myint-U, l'un des meilleurs experts de la Birmanie, décrit sa vision d'un pays enfin sorti de l'isolement, sauvé des démons des conflits ethniques pour s'ouvrir à ses deux grands voisins et recueillir les fruits économiques de cette double ouverture. Aussi profond que celui du canal de Suez, ce bouleversement de portée mondiale mettrait, tout simplement, en contact 3 milliards d'humains.


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