Le pari risqué de la Dame de Rangoun

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Le pari risqué de la Dame de Rangoun

Message  Admin le Lun 23 Avr 2012 - 2:41

Aung San Suu Kyi s'apprête à faire son entrée au Parlement. Certains de ses proches redoutent cependant qu'elle y perde une partie de son influence.

Aung San Suu Kyi n'est plus la dissidente qui a tant ému l'Occident en se dressant seule contre l'inflexible junte birmane, mais elle n'est pas encore une députée espérant que «le rôle du peuple dans la politique sera accentué».

La métamorphose de la célèbre prisonnière en parlementaire de l'opposition devra attendre. Elle prévoit de boycotter le Parlement ce lundi en raison du serment qu'elle doit prêter de «sauvegarder» la Constitution. La Dame, qui a fait de la réforme de cette charte, rédigée en 2008 par et pour les militaires, une de ses priorités de campagne, propose de remplacer le mot «sauvegarder» par «respecter». Mais le texte du serment, lui-même inscrit dans la Constitution, n'était toujours pas modifié dimanche en Birmanie.

Une fois que l'imbroglio sémantico-juridique sera démêlé et qu'Aung San Suu Kyi siégera à Naypyidaw, s'ouvrira une période d'incertitudes. Cette femme qui aspire à la perfection continuelle de l'esprit et qui a sacrifié sa vie personnelle pour la cause pourra-t-elle s'accommoder des compromis, des marchandages et des ruses qu'impose la politique birmane?

Un programme encore mince
À la différence d'Indira Gandhi ou Benazir Bhutto, Aung San Suu Kyi n'a pas été formée politiquement auprès de son père, héros de l'indépendance birmane, assassiné alors qu'elle n'avait que deux ans. Quinze ans de réclusion l'ont empêchée de s'entourer d'éminences grises. Son parti, la Ligue nationale pour la démocratie, est en piteux état. Et son programme politique, encore mince. Elle doit préciser sa position sur plusieurs questions économiques et sur l'établissement d'une véritable fédération. Attendue sur des dossiers techniques, allant du microcrédit à l'accès à la formation en passant par la promotion des investissements, le Prix Nobel de la paix devra faire évoluer sa quête spirituelle de libération individuelle vers une planification politique concrète.

La grande inconnue est l'influence qu'Aung San Suu Kyi aura dans le nouveau Parlement. Son vieux compagnon de route, Win Tin, s'inquiète: «Ne sera-t-elle pas prise au piège» dans cette institution verrouillée par les militaires, ce «corps mort» où les séances sont expédiées en un quart d'heure, les élus étroitement encadrés et la servilité récompensée par de coquettes rémunérations?

Avec 7% des sièges, le parti de la Dame va se retrouver face à la majorité pléthorique et hostile de l'USDP, le parti de la solidarité et du développement, créé de toutes pièces par l'ancienne junte. Le commentaire laconique du colonel Saw Khin Soe, un homme du premier cercle du pouvoir, est emblématique du mépris et de l'amertume qu'Aung San Suu Kyi rencontrera dans les travées de la Chambre basse du Parlement: «Je ne sais pas grand-chose de cette femme. Son mari était anglais», trouve-t-il seulement à dire. «Elle a une telle foi en elle-même qu'elle est convaincue qu'elle va retourner la moitié du Parlement et miner de l'intérieur le parti majoritaire», explique Win Tin. «Sa ténacité, son incroyable capacité de persuasion feront peut-être évoluer les choses.»

Santé fragile
L'avenir politique de la Dame fait aussi l'objet de nombreuses spéculations. Son âge et sa santé fragile risquent de l'empêcher de briguer la plus haute fonction de l'État en 2015. Elle aura alors 70 ans. «À partir du moment où les sanctions économiques sont levées, l'influence d'Aung San Suu Kyi sur les gouvernements occidentaux diminuera. Elle ne sera plus qu'une voix au Parlement, puissante mais solitaire», estime Kyaw Zwa Moe, opposant en exil en Thaïlande. La possibilité de la voir accepter un poste de ministre ou de conseiller spécial a été évoquée. Des rumeurs ont également fait état d'un rôle de médiation entre le pouvoir et les minorités ethniques rebelles. «Qu'elle soit ministre en charge d'un petit portefeuille ou députée, sa marge de manœuvre est plus réduite que si elle était restée opposante sans attache», constate Zarni Oo, membre de Génération 88, une organisation d'anciens étudiants ayant participé au soulèvement prodémocratique de 1988.

Bref, la Dame de tous les espoirs est dans une situation délicate. Certains dissidents estiment qu'elle s'est enferrée dans une position de cooptation par la junte grimée en gouvernement civil. D'autres jugent qu'elle pinaille sur la formulation du serment et ne doit pas se disperser pour des symboles. «L'insecte qui s'attaque au piment ne peut se plaindre de la sensation de brûlure», pense l'opposant en exil Aung Zaw. D'autres encore ont des attentes immenses sur ce qu'elle peut réaliser. «Elle décevra. C'est inévitable. Ce n'est pas une magicienne», explique Ko Ko Gyi, ancien prisonnier politique. Aung San Suu Kyi accomplit ce qu'elle estime être son devoir.


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