Java, une île en batik

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Java, une île en batik

Message  Admin le Sam 16 Jan 2010 - 8:04


Merveille de Java : Borobudur, ici photographié au lever du jour. Il y a de la magie à débusquer, sur les bas-reliefs de basalte de ce temple fabuleux, les motifs floraux ou géométriques du batik, gravés voilà mille deux cents ans. Crédits photo : (Éric Martin/Le Figaro Magazine)

Au centre de Java, le batik est depuis des siècles un art de cour. Simple tissu pour nous, on le retrouve partout, il contient tous les symboles d'un peuple profondément mystique, ainsi qu'une philosophie complète du cycle humain de la vie.

Légères comme des flocons de neige, les fleurs de kapok jonchent l'interminable escalier qui conduit aux tombeaux royaux. Les grands et beaux arbres alentour sont remplis de chants d'oiseaux. Nous sommes à Imogiri, à une vingtaine de kilomètres au sud de Yogyakarta, au pied de la colline sacrée où sont enterrés les rois de Java depuis le XVIIe siècle. La boutique de Mme Sarjuni se trouve à droite, tout au début des marches. Cette petite femme bienveillante et retenue a commencé à dessiner à l'âge de 8 ans. Elle représente la quatrième génération de fabricantes de batiks au sein de sa famille. Son savoir-faire est si exceptionnel qu'elle s'est vu accorder la pleine confiance du palais de Yogyakarta pour perpétuer les batiks tulis, c'est-à-dire peints à la main, les plus subtils, les plus rares, les plus chers aussi. Car au centre de Java, le batik est depuis des siècles un art de cour. Chaque motif est porteur d'une riche symbolique, et associé à la vie des Javanais, du premier à leur dernier jour : une femme enceinte de sept mois portera un batik babon angren. A sa naissance, le bébé sera posé sur un batik sido asih, synonyme de « transmission d'amour ». Les motifs wahyu tumurun ou parang garuda restent réservés à la famille royale, etc. Tout le personnel du palais mais aussi les fonctionnaires de l'île portent du batik, les couples le jour de leur mariage, et même aujourd'hui les rockeurs ou les danseurs de hip-hop, preuve que cet art est bien vivant. En poussant la porte des ateliers, c'est tout un pan de l'âme de Java qui se révèle.

Un travail proche de la méditation

Il y a bien de la magie à débusquer ces motifs floraux et géométriques gravés dans le basalte sombre des merveilleux temples indo-bouddhiques de Prambanan, Borobudur ou de son modeste voisin Mendut voilà mille deux cents ans ! En revanche, nul ne peut dire quand cette technique (voir encadré) universellement connue - de la Chine à l'Egypte - est apparue sur l'île qui lui a donné son nom. «Notre souvenir le plus ancien mentionnant un batik de notre pays serait une pièce que sir Thomas Raffles, auteur de l'Histoire de Java, a emportée à Londres en 1807», raconte Asmoro Damais, éminente spécialiste et collectionneuse depuis quarante ans. Fille d'une Javanaise raffinée et de l'épigraphiste français Louis-Charles Damais, elle est, avec un groupe d'amis, à l'origine du récent classement par l'Unesco du batik au rang de patrimoine immatériel de l'humanité, au même titre que le wayang (les marionnettes) et le kriss (poignard traditionnel) auparavant.

Sensuels, austères, éclatants ou racés, ces tissus qui ont connu leur âge d'or au XIXe siècle sont le reflet du « carrefour javanais », porteurs de motifs chinois, indiens ou hollandais, de tournesols, de moulins ou de cartes à jouer, au gré des influences et des occupations. Aujourd'hui, il s'en fabrique partout, en Malaisie, en Thaïlande, à Singapour. Et la Chine inonde le marché de pièces fabriquées en série avec des couleurs chimiques. «Je n'ai rien contre les batiks imprimés, poursuit Asmoro Damais. Le problème c'est que ce n'est marqué nulle part sur le produit. Il faudrait créer un label distinguant les batiks fabriqués à la chaîne de ceux faits main dans nos campagnes, selon une tradition magnifiquement transmise.» Patiemment, dans la quiétude de leurs villages tapis au pied des volcans, parmi les grandes plaines de rizières et de cannes à sucre, sur le seuil de leurs maisons, entourées d'enfants, de coqs ou de buffles, les femmes du sud de Yogyakarta (là où se trouvent les meilleurs artisans de l'île), assises sur de minuscules tabourets, manient avec précision la pipette de cire - le canting- pour transformer leurs simples moris (pièce de coton blanc), en œuvres d'art. «Elles doivent se concentrer sur le motif; leur travail, proche de la méditation, les grandit», confie, admirative, l'écrivain Elizabeth D. Inandiak, qui vit à Java depuis près de vingt ans, et participe à l'organisation d'expositions de batiks en Europe. «Voir ces paysannes pratiquer un art royal jadis réservé aux femmes du palais est formidable !, poursuit-elle. Elles s'élèvent ainsi au-dessus de leur condition. C'est peut-être une vision féodale des choses, mais cela correspond bien à la réalité de Java.» L'Indonésie : 17 000 îles, 4,4 % de croissance en 2009, 231 millions d'habitants à une très large majorité musulmans, et un syncrétisme religieux total. Car ce peuple a conservé, mêlées au Coran, ses croyances animistes ancestrales. «Nous sommes très superstitieux», s'amuse notre guide, M. Punto, dans un français parfait, évoquant les 54 dukuns (marabouts-guérisseurs) qui officiaient auprès de l'ancien président déchu, Suharto. Java, l'île mère de l'archipel, siège d'un ancien et toujours respecté sultanat, apparaît vite comme un concentré de cette mystique florissante, dont le cœur serait Yogyakarta. Personne n'ignore ici la ligne magique et invisible qui relie le kraton - palais royal où vit toujours le sultan Hamengku Buwuwono X - aux dieux du nord et du sud (le volcan Merapi au nord, Parangtritis sur l'océan du Lotus Rouge au sud) afin que règnent l'ordre et la paix. Tout le monde sait aussi que la terrible explosion du Merapi, en 2006, a miraculeusement épargné son fidèle gardien mbah Marijan. Et nul ne s'offusque de voir les abdi dalem, serviteurs du palais - souvent âgés et toujours vêtus de batiks -, marcher respectueusement à croupetons face à la porte close de leur monarque. Solidement campée sur ses traditions, « Yogya » n'en est pas moins réputée pour sa vie artistique intense : la cité aux cinquante universités pousse, gagne sur les rizières, mais reste fidèle à ses racines, à sa vie de quartier très « relax ». Il continue d'y faire bon vivre.

Dans la campagne avoisinante, Mme Sarjuni et ses habiles ouvrières, M. Topo, roi du batik au tampon (cap, en javanais), sorte de pochoirs souvent employés pour les motifs compliqués, M. Suprapto, génial promoteur des teintures végétales, beaucoup plus subtiles à l'œil que n'importe quelle couleur chimique, et bien d'autres poursuivent inlassablement leur labeur. A l'abri de la marche du temps, mus par le lien indéfectible qui les relie à leur île.

source http://www.lefigaro.fr/voyages/2010/01/16/03007-20100116ARTFIG00028--une-le-en-batik-.php

REPORTAGE PHOTOS
http://www.lefigaro.fr/voyages/2010/01/15/03007-20100115DIMWWW00475-java-une-ile-en-batik.php
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