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Birmanie,la jungle des invisibles

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Birmanie,la jungle des invisibles Empty Birmanie,la jungle des invisibles

Message  thanaka Sam 15 Jan 2011 - 8:41

Arrestations arbitraires, travaux forcés, tortu­res, manipulations, chantages, espion­nage : malgré la libération de l'opposante Aung San Suu Kyi, en novembre, la junte birmane ne change rien à ses pratiques. Loin des grandes villes touristiques et des régions où sévissent les conflits armés, de nombreux Birmans vivent isolés de tout, préoccupés de leur survie quotidienne. REPORTAGE.
Dans les rues de Mandalay, deuxième plus grande ville de Birmanie (un million d’habitants), la température est de 40 degrés en ce mois d’octobre 2010. Le conducteur de pousse-pousse halète. À un feu rouge, il reprend son souffle et glisse à l’oreille de son client : « les voyageurs ont de la chance de vivre dans des pays libres ». Il feint de ne pas remarquer, aux abords de la forteresse, les panneaux de propagande du régime écrits en anglais.

Sur l’avenue qui relie le Palais royal à la colline, la police est présente. Le conducteur prend à gauche et s’engouffre dans le centre. Il n’a ni femme, ni enfant : « Je m’occupe de ma sœur, qui est veuve, et de ses fils. Faire le taxi me rapportait plus avant. Depuis 2007, il y a moins de touristes. » Pour faire des confidences, le carrefour chaotique et assourdissant est son meilleur allié : « si quelqu’un me surprend à vous parler, c’est la prison illico ! » La junte est partout. Elle guette. Pour parler, il faut s’éloigner des villes.

COUPURES D'ÉLECTRICITÉ

Dans les hauteurs d’un village, une mère de famille nombreuse indique du regard un restaurant : « Ce sont des espions, il ne faut pas aller chez eux. » Dans la rue plongée dans le noir, seule leur devanture est éclairée. « Les coupures d’électricité sont quotidiennes, mais sélectives. Si vous collaborez avec la junte, vous n’avez pas ce genre de problèmes, bien sûr. »

Entou­rée de ses enfants, assise sur le sol de sa cuisine, elle relativise : « au moins, nous ne payons pas les taxes, car nous ne déclarons rien. Mon mari travaille dans le tourisme, mais n’a pas de licence. Il apprend beaucoup au contact des étrangers. »

De nombreux Birmans aspirent à plus de démocratie. Mais il est quasiment impossible pour les habitants d’un village de se regrouper, ne serait-ce que pour résoudre des problèmes pratiques de la vie quotidienne. Tout rassemblement spontané de plus de cinq personnes est interdit. Pourtant, sur les terres reculées, ce genre de manifestation existe.

« Nous nous étions retrouvés dans la maison d’un ami, raconte notre interlocutrice. Le coût de la vie avait considérablement augmenté et se nourrir de fruits et légumes devenait un signe extérieur de richesse ! Nous étions mécontents. » La réunion n’alarme personne. Les habitants s’organisent. Il semble en fait qu’ils soient ignorés.

« Personne ne nous prête attention. J’ai envoyé un jour une lettre à Aung San Suu Kyi pour lui témoigner de mon soutien. Je ne saurai jamais si elle l’a reçue, mais je n’ai jamais subi de représailles. »

Pendant de nombreu­ses années, les antennes locales des partis d’opposition ont été fermées. Isolés un peu plus encore de la réalité, les habitants des zones reculées ignorent souvent tout de l’actualité. Ici, à l’aube, les estomacs réveillent les corps usés. On songe à manger avant de manifester.

« Vite, va chercher du poisson ! » Un gamin, crasseux et la morve au nez, prend le billet que lui tend son père et quitte la baraque en bois. L’homme au corps famélique va pouvoir nourrir sa famille. Des randonneurs français ont passé la nuit chez lui. Veuf et père de cinq enfants, il a reçu 12 dollars en compensation. Une fortune.

L’huile bout et le poisson séché crépite. Le feu réchauffe l’atmosphère, les esprits sont à la fête. Les invités rassasiés, les enfants se jettent sur les restes. Aujourd’hui, c’est jour de fête. Suite du programme : faire la vaisselle – les rats s’occuperont des ordures –, faire la lessive, rapiécer les haillons et jouer avec un sac plastique en guise de cerf-volant, la montagne comme terrain de jeu.

Pas d’école pour ces enfants. De cinq dollars par mois pour l’école primaire à plusieurs centaines pour l’université, le coût de l’éducation est trop lourd pour une majorité de familles. Selon l’UNICEF, seulement 55 % des enfants achèvent leurs études primaires.

Priver la population d’instruction est un moyen efficace de la rendre malléable. Et quand les voix des érudits s’élèvent contre le régime, la junte coupe le son. Parce que les personnes instruites sont vécues comme une menace, elles finissent souvent derrière les barreaux. Des bloggeurs tels que Nay Phone Latt (emprisonné depuis janvier 2008) ou M. Thxa Soe, musicien dont plusieurs morceaux ont été interdits par la censure, et bien d’autres, lancent régulièrement des offensives. Mais sont-ils entendus en dehors des grandes villes ?

La grande pauvreté semble désarmer les plus isolés. Une commerçante se souvient d’un fait divers tragique : « Un jour, un convoi militaire, traversant une bourgade isolée, a percuté et tué une fillette. Ils n’ont même pas été arrêtés, comme si personne n’avait rien vu. »

En 2007, la révolution safran, mouvement protestataire mené par les moines, avait fini dans un bain de sang. Puis l’ordre revint. Les régions sinistrées du cyclone Nargis en 2008 sont, elles, restées isolées du monde pendant de trop longs jours : plus de 130 000 personnes sont mortes ou ont disparu. Comme si personne n’avait rien vu.

TOURISME

Un guide, des attentes plein les yeux, espère qu’un jour « les pays extérieurs nous viendront en aide. C’est la seule solution. » Pour lui, comme pour tant d’autres, les résultats des élections de novembre 2010, qui ont reconduit la majorité au pouvoir, ne sont pas une surprise. « Souvent j’écoute la BBC en cachette. Je déteste le gouvernement actuel », confie-t-il. Mais il ne se révoltera pas aux côtés des groupes rebelles. « C’est trop dangereux et puis de toute façon nous sommes trop loin de la capitale. »

Peu de moyens, peu d’informations et une révolution hors d’atteinte pour beaucoup. Debout sur sa pirogue, avec ses mains de vieillard, un pêcheur réajuste sa casquette et observe l’horizon : « C’est vrai que les conditions de vie ne sont pas des plus faciles, mais Bouddha se montre bon et généreux avec nous. »

Le visage fragmenté par les effets du soleil, il a 40 ans et en paraît 60. Sa famille se satisfait de peu : un toit et de quoi se nourrir. Le Conseil de la Birmanie avait jadis déclaré que 3 dollars par jour, cela suffisait pour vivre.

« Nous faisons ce qu’il faut pour nous en sortir, confie le pêcheur. Nous sommes heureux en quelque sorte et ne voulons pas de problèmes. Parfois, je pêche de nuit. Comme ça, le jour, je peux faire plein d’autres métiers comme guide pour les touristes. »

Pour ces gens-là, retirés dans les campagnes, pas question de jouer au héros. « Nous voulons juste vivre tranquillement », insiste le pêcheur. Quand il se rend secrètement dans le nord-est de l’État Shan, c’est donc en prenant toutes les précautions.

Cette région fermée est la scène de combats incessants entre les militaires birmans et des groupes rebelles. Les conflits dans les états Shan, Karen et Kachin ont provoqué l’exode d’un grand nombre de civils vers la Thaïlande. Parce que certaines matières premières, comme le teck, poussent dans ces régions, il est parfois nécessaire de s’y rendre.

Le pêcheur a besoin de ce bois solide pour construire son bateau. De nuit, avec l’aide d’autres habitants, il charge, dans le camion d’un ami, la quantité nécessaire pour la fabrication de plusieurs piro­gues. « Le risque est grand », reconnaît-il. Jusqu’à la mort.

Derrière un décor somme toute banal, la dictature est bien réelle. Mais peu visible. Jeunes, vieux, femmes, hommes, travailleurs de la terre ou de la mer, les petites gens de Birmanie courbent l’échine en silence. Depuis cinquante-deux ans, le peuple serre les dents et fait bonne figure.

Dans les grandes villes, l’économie tourne à plein régime, les rues sont animées, vivantes, les boutiques sont bondées de femmes aux sacs bien remplis, les enfants sortent de l’école en courant et hurlant joyeusement. De grandes avenues bétonnées et éclairées traversent les villes de Naypyidaw, la capitale, Yangoon et Mandalay, où des hôtels accueillent les touristes. Mais les villes ne se prêtent guère aux rencontres, et les campagnes abritent des habitants qui ne parlent pas anglais.

Difficile alors d’aller au plus près de la réalité. Sur les sites touristiques, les visiteurs suivent des chemins fléchés et sont accueillis par un personnel tout sourire. Circulez, il n’y a pas grand-chose à voir. Arrestations arbitraires, travaux forcés, tortu­res, manipulations, chantages, espion­nage, enfants soldats : la junte birmane ne change rien à ses pratiques, et se permet, à la face du monde, d’organiser des parodies d’élections. Le 13 novem­bre, pourtant, Aung San Suu Kyi est libérée. Le peuple, lui, s’accroche à sa foi et à une vie au jour le jour.

14 janvier 2011

source http://www.temoignagechretien.fr/ARTICLES/International/Birmanie-la-jungle-des-invisibles/Default-3-2340.xhtml
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