La Birmanie à l'encan

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La Birmanie à l'encan

Message  Admin le Mar 14 Juin 2011 - 16:09

Dans cet article du 22 mai 1990, Le Monde relate comment la Birmanie, naguère l'un des pays les plus riches de la région, en est devenue l'un des plus pauvres par l'incurie du régime du général Ne Win qui l'a délibérement maintenue à l'écart du monde. A cette époque, elle s'ouvre au capitaux étrangers pour tenter d'améliorer sa situation économique.



Naguère l'un des pays les plus riches de la région, la Birmanie en est devenue l'un des plus pauvres par l'incurie du régime du général Ne Win qui l'a délibérement maintenue à l'écart du monde. Après plus d'un quart de siècle de repli sur soi et de quasi-autarcie, sanctionné par l'échec de la "voie birmane au socialisme", les militaires cherchent à entrouvrir le pays aux capitaux étrangers, tout en serrant la bride à l'intérieur. Malgré les incertitudes qui pèsent sur l'avenir politique et les critiques adressées aux actuels maîtres de Rangoon pour leurs violations des droits de l'homme, les richesses de la Birmanie suscitent de nombreuses convoitises.

A la veille des élections du 27 mai, que la junte militaire en place depuis le 18 septembre 1988 s'était engagée à organiser "libres et honnêtes", les Birmans ne se font guère d'illusions, mais en profitent pour tenter d'ébaucher le bilan du régime autoritaire qui les gouverne depuis bientôt trente ans. A en croire l'opinion la plus répandue, le Conseil d'Etat pour le rétablissement de la loi et de l'ordre (SLORC), qui s'est arrogé tous les pouvoirs, n'a pas de quoi pavoiser, même s'il se targue d'une ouverture aux capitaux étrangers. Selon des diplomates étrangers en poste à Rangoon, les investissements de l'extérieur, presque inexistants de 1962 à 1988, se seraient élevés à près de 1 milliard de dollars en 1989.

Pour la majorité de la population, les contrats annoncés à grand renfort de publicité ne signifient pas grand-chose : à Rangoon et dans les principales villes du pays, l'approvisionnement ne s'est pas amélioré, les pénuries en tout genre demeurent cycliques et le coût de la vie ne cesse d'augmenter, après avoir atteint 60 % en 1989. Ainsi, un longgyi courant - la pièce d'étoffe unisexe enroulée à la taille qui constitue la base de l'habillement local, - qui valait 60 kyats (environ 10 dollars au cours officiel, 10 fois moins au cours parallèle) en 1989, en vaut le triple aujourd'hui. Autre signe qui ne trompe pas, un nouveau billet de banque d'une valeur de 200 kyats, la plus élevée sur le marché, vient d'entrer en circulation à la fin du mois de mars.

UNE AUBAINE ATTENDUE

Dans la perspective d'un scrutin sous haute surveillance, la junte présidée par le général Saw Maung a rendu presque impossible toute campagne électorale et n'a pas hésité à emprisonner ou à placer en résidence forcée la plupart des militants et des responsables politiques les plus en vue. Pour tenter de contrebalancer la mauvaise impression ainsi donnée à l'étranger et d'amadouer la méfiance des Etats-Unis et d'autres gouvernements occidentaux qui ont suspendu leur aide, elle a en revanche multiplié les avances aux grandes entreprises multinationales, qui se montrent moins regardantes. Ces dernières profitent ainsi d'une aubaine longtemps attendue, dans la mesure où la Birmanie, pays aux multiples richesses potentielles, leur a été pratiquement fermée depuis le coup d'Etat de 1962 du général Ne Win.

Les ressources pétrolières et minières sont les plus recherchées. Début mai, Rangoon annonçait la signature d'un accord d'exploration off-shore et de production avec Premier Petroleum Myanmar Ltd., une société britannique établie dans la capitale birmane. C'est apparemment la première à jouir d'une telle concession, neuf autres contrats passés auparavant avec des firmes américaines (Amoco et Unocal), anglaise (Croft and Kirkland), australienne (Broken Hill Petroleum), anglo-néerlandaise (Shell) et sud-coréenne (Yukong) prévoyant des opérations sur terre ferme.

Idemitsu, une compagnie japonaise, serait également sur les rangs pour une exploitation off-shore dans le golfe de Martaban. Jusqu'ici, les précédentes tentatives des sociétés pétrolières en Birmanie s'étaient révélées peu concluantes, en raison notamment de la bureaucratie et d'une corruption généralisée, paralysant tout effort de développement.

Des concessions importantes ont été cédées à des entreprises thaïes pour le zinc et l'étain, comme la Padaeng Industries, qui a pris en charge, en octobre 1989, pour trois ans les mines de l'archipel de Mergui dans le sud du pays. Plus récemment, en janvier et en avril derniers, deux autres sociétés thaïes ont passé des accords pour extraire de l'étain dans les eaux territoriales de la même région.
L'association thaïe des commerçants en bijouterie et joaillerie a pour sa part signé un contrat avec Rangoon pour s'assurer l'exploitation partielle des mines de rubis, saphirs et autres pierres rares. D'ailleurs, le SLORC a fait très grand cas fin avril de la découverte d'un rubis de la plus belle eau, trouvé dans une nouvelle mine à Nawayat Stone Tract, dont la qualité serait supérieure encore à celle des pierres de la mine de Mogok, la plus célèbre du monde, au nord de Mandalay.


DES INTÉRÊTS DÉFENDUS

La Birmanie dispose également d'or en quantité notable dans la plupart de ses rivières, sans négliger des gisements potentiels non loin de Mandalay. Le plus grand obstacle à leur exploitation demeure néanmoins que ces richesses-là sont situées dans leur ensemble dans les régions montagneuses, au pourtour de la plaine centrale, donc des territoires en proie depuis l'indépendance à des rébellions ethniques récurrentes.

Les hommes d'affaires de la Thaïlande voisine se montrent très actifs également dans le domaine agricole. Des facilités leur ont été accordées pour les cultures de riz et le développement de la pêche. Mais c'est surtout dans la branche forestière que les entreprises thaïes sont gourmandes, d'autant que face aux ravages de la déforestation sur son territoire le gouvernement de Bangkok a décidé l'an dernier d'interdire l'exploitation du bois dans l'ensemble du pays.

Du coup, les chevaliers d'industrie siamois n'hésitent pas à se servir chez leur voisin, sans le moindre scrupule pour l'environnement. Cela explique aussi le geste inhabituel des autorités thaïes, parties récemment en guerre contre la décision du Sénat américain, annoncée le 24 avril, d'interdire les importations birmanes, y compris les produits made in Thailand avec du teck birman, en raison des violations des droits de l'homme commises par le régime militaire de Rangoun.

Pour améliorer le transport urbain, un groupe thaï qui fabrique des tricycles à moteur - les familiers " tuk-tuk " de Bangkok - vient d'investir 2 millions de dollars dans l'extension de son usine de montage en Birmanie pour porter sa capacité annuelle de 300 à 1 000 véhicules. La production est assurée par une main-d'oeuvre composée essentiellement de petit personnel militaire.
Si les politiciens se montrent précautionneux dans leur comportement envers les autorités birmanes et préconisent des sanctions, les grandes entreprises sont, elles, plus attentives à leurs intérêts qu'aux aspects politiques de leurs affaires. Ainsi, Pepsi-Cola vient de prendre une participation de 35 % dans un projet de boissons gazeuses pour un montant évalué à 2 ou 3 millions de dollars. Cherchant à apaiser les vagues suscitées par ce contrat, le vice-président de la firme américaine en Asie du Sud-Est a estimé que l'opération ne représentait pas grand-chose, puisque les Birmans ne consommaient qu'une bouteille par personne et par an de ce breuvrage, contre au minimum soixante-cinq en Thaïlande. Mais, au passage, il n'a pas résisté au plaisir de souligner que la célèbre entreprise rivale Coca-Cola avait été ainsi coiffée au poteau, même si celle-ci avait été la première à signer l'an dernier, un accord de production avec la junte birmane.
Dans le domaine du tourisme, les choses sont plus mitigées. La Birmanie pourrait être un paradis touristique pour les amateurs de vieilles pierres, d'art bouddhique, de paysages variés, de zones protégées, de rivières et de plages vierges, alors que des infrastructures nettement insuffisantes ont sauvegardé jusqu'ici son authenticité. Par ailleurs, la méfiance viscérale des maîtres du pays depuis 1962 envers toute influence extérieure les a conduits à mener une politique extrêmement restrictive pour les visiteurs : à peine huit mille l'an dernier. contre près de cinq millions pour la Thaïlande voisine.

Depuis peu, les visas touristiques sont accordés pour douze ou quinze jours, alors qu'une semaine était la norme imposée jusqu'en 1989. Il avait beaucoup été question de bâtir de nouveaux hôtels, et un accord de joint-venture avait même été annoncé l'an dernier avec IAEG, une firme autrichienne, pour construire avant 1993 trois hôtels à Pagan et Mandalay, d'une capacité totale d'environ huit cents lits. Mais sur place rien, ne semble avoir encore démarré.

La construction du nouvel aéroport de Rangoun est suspendue depuis un an par les Japonais, qui attendent le résultat des prochaines élections avant de se décider à poursuivre les travaux. Là encore, les bailleurs de fonds étrangers intéressés par le tourisme se disent découragés par l'arbitraire du pouvoir, la corruption et la bureaucratie.

Restent la drogue et la contrebande, qui sont depuis longtemps les deux piliers sur lesquels repose l'économie précaire du pays. En dépit des assurances de la junte de poursuivre sa lutte contre les trafiquants du Triangle d'or, et de la mise à feu en public, fin avril, de saisies d'héroïne et d'opium évaluées à un demi-milliard de dollars, le commerce illicite semble plutôt bien se porter.
Des responsables des rébellions ethniques comme des organisations démocratiques en exil n'hésitent pas à prétendre que les militaires actuellement en place seraient parvenus à un agrément avec Khun Sa, le plus célèbre des trafiquants de la région, surnommé le " roi de l'opium ", et que, depuis, ce dernier met ses moyens à disposition pour transporter en fraude du teck de Birmanie en Thaïlande. N'étaient-ce les incertitudes politiques et l'autoritarisme soupçonneux de la junte au pouvoir, la Birmanie dispose de sérieux atouts pour s'adapter au monde moderne. Pour se justifier, les hommes d'affaires qui ont choisi de coopérer avec le régime militaire prétendent que l'ouverture économique devra tôt ou tard déboucher sur l'ouverture politique et la démocratisation.

Tel n'est l'avis des étudiants et des contestataires birmans réprimés sans pitié et arrêtés par milliers lors du mouvement de protestation de 1988 ni de l'opposition démocratique réduite au silence en vue du scrutin du 27 mai. Dans ces conditions, les Birmans se demandent à qui peuvent bien profiter les investissements étrangers, sinon aux militaires qui ont usurpé le pouvoir à Rangoun.

source http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2011/06/13/la-birmanie-a-l-encan_1535688_3216.html
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