Indonésie - Les fantômes ont toujours la cote

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Indonésie - Les fantômes ont toujours la cote

Message  Admin le Mer 10 Aoû 2011 - 19:22

Stars des films d'horreur ou du web, les êtres surnaturels hantent toujours l'imaginaire des Indonésiens. Ils représentent l'image d'un passé douloureux qui revient sans cesse à la surface, faute d'être exorcisé.


Des poupées mystiques, telles que celle qui apparaissent dans le film "Jelangkung".

Dans les années 1950, l'anthropologue américain Clifford Geertz séjourna à Modjokuto, un village de Java-Est. Au cours de ses recherches sur le terrain, dont il publia ultérieurement le résultat dans un ouvrage célèbre, The Religion of Java [The Free Press of Glencoe, 1960], il classifia les êtres surnaturels qui peuplent l'île de Java en trois catégories : les meledi (fantômes), les lelembut (esprits malfaisants) et les tuyul (lutins, fées, sirènes, etc.). A l'image de la classification des plantes, ces êtres surnaturels se répartissent eux-mêmes en sous-espèces.

Aujourd'hui, cette classification des fantômes indonésiens se retrouve telle quelle sur des sites Internet comme Primbon qui en présentent des descriptions détaillées et des représentations. Mais les films d'horreur restent le média le plus important pour la diffusion des esprits et autres êtres surnaturels. Depuis les années 1970, ces films d'horreur sont le genre cinématographique le plus populaire en Indonésie. L'étonnant est que, malgré les bouleversements sociaux et politiques qu'a connu notre pays, la classification et la description des fantômes réalisées par les anthropologues dans les années 1950-1960 demeurent valables. Comparés à d'autres genres cinématographiques tels que les comédies et les romances, les films d'horreur sont restés fidèles aux récits et à l'iconographie d'antan. Seul changement : dans les films des années 1970, ces fantômes hantaient les régions montagneuses, les bords de mer, les grottes ou les campagnes dans le décor typique de la vie des paysans sous l'Ordre nouveau [dictature de Suharto]. Mais depuis la sortie, en 2001, du film Jelangkung [une poupée de paille qui sert à pratiquer des envoûtements], les fantômes ont été délocalisés dans des décors urbains tout en conservant leur look campagnard. Ils sont désormais investis de nouvelles connotations car ils apparaissent dans des faits divers qui se déroulent en ville, généralement des viols ou des meurtres. On ne s'étonne plus de les voir surgir d'appartements ou de villas de luxe désertés par leurs occupants, de ponts autoroutiers, de cimetières, d'hôpitaux ou d'écoles qui se trouvent tous dans des zones urbaines.

Contrairement aux films d'horreur hollywoodiens, qui se répartissent en plusieurs sous-genres, les films d'horreur indonésiens ont tous pour héros des fantômes et pratiquement tous ces fantômes sont de sexe féminins. De ces femmes fantômes, Kuntilanak est la vedette. Son nom évoque une âme qui hante généralement les maisons vides ou les grands arbres. Kuntilanak a un aspect effrayant, elle est pleine de colère et de ressentiment. Ses yeux sont rouges, ses dents sont des crocs acérés et son visage n'est plus que ruine ou pourriture. Ses ongles sont longs et ses cheveux ondulés tombent dans son dos dans un désordre épouvantable. Elle est généralement tout de blanc vêtue et peut voler ou disparaître à souhait. Elle prend souvent d'abord l'apparence d'une très belle femme enjôleuse qui répand sur son passage un parfum enivrant de jasmin ou de frangipanier. Au début de nombreux films, Kuntilanak se présente sous l'aspect une belle jeune fille. Tantôt elle séduit, tantôt elle est séduite par un mauvais garçon qui la viole et l'abandonne après l'avoir engrossée. La jeune femme se suicide alors et se transforme en fantôme.

Pourquoi les Indonésiens croient-ils encore aux fantômes ? Dans de nombreuses études sur les traumatismes psychiques, les fantômes sont interprétés comme une persistance du passé. Graham Huggan, professeur américain de littérature postcoloniale, considère qu'ils permettent à l'histoire muselée, réprimée, de ressurgir à la surface. Selon les mots de l'écrivain français Hélène Cixous, "les fantômes sont les porteurs d'une histoire en disgrâce". Ils transportent le passé parmi nous afin que nous l'acceptions et participent à la reconstruction de la mémoire historique.

Il n'est donc pas étonnant que les histoires de fantômes soient liées à des faits divers violents, impliquant tortures, viols ou meurtres. La plupart des fantômes qui errent sur les écrans de nos cinémas racontent le destin tragique de femmes qui, dans le passé, ont été opprimées, violées ou assassinées. Au niveau national, la persistance des histoires de fantômes et des films d'horreur est le reflet du traumatisme d'un peuple face à son histoire pleine de violence.

http://www.courrierinternational.com/article/2011/08/10/les-fantomes-ont-toujours-la-cote
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