Lectures conseillées pour un voyage en Asie du SE

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«La Thailande, c'est le rêve» de Arnaud Dubus, éditions du Chêne

Message  Admin le Lun 17 Déc 2012 - 10:40



Le royaume de Thaïlande se décline de différentes façons. Profusion de couleurs, richesses humaines, beauté de ce qui s’y fait et s’y pratique.

Dans l’observation des sociétés humaines, les pauses nécessaires s’élaborent sans mentir par omission mais avec le recours à la suggestion, à l’arrondissement des angles trop aigus, à la mise en valeur de la myriade de petites choses issues de rencontres heureuses. Les ‘beaux livres’ en offrent l’opportunité et c’est le cas de ce portrait de l’ancien royaume de Siam. Il n’est pas fait de quartiers rouges, de violences, de laideur humaine. Pour autant, il n’occulte pas. «L’agressivité enfouie», écrit à un détour – et avec justesse – Arnaud Dubus, installé depuis plus de deux décennies en Thaïlande, qui la sillonne régulièrement et y partage son quotidien entre la mégapole de Bangkok et le centre rural du royaume,- un ‘pays’ encore profond mais déjà à la frange de la modernité.

Publié dans une collection très exigeante et aux maquettes de grande qualité, cet ouvrage évoque non un pays ou une société qui seraient des sommes, mais un peu le contraire. Tout est imbriqué, les hommes, les ethnies, les croyances… Le fleuve qui unit, le Chao Phraya, celui qui sépare, le Mékong, la multitude des tons verts des rizières, selon les dates de piquage ou repiquage, les couleurs, celles des jours de la semaine, des toitures très inclinées et richement décorées des pagodes, des orchidées, des guirlandes de fleurs, des tissus. Un univers de nuances, une société peu tactile, attachée aux apparences, avec un fort souci d’une décoration minutieuse.

Le choix des illustrations contribue à établir les liens entre hier et aujourd’hui, entre rites et activités, comme si les uns et les autres exerçaient des fonctions complémentaires. Il n’y a pas de couches superposées en Thaïlande, tous les éléments se mêlent tout en gardant chacun leur part d’originalité. Chaque chose à une place et sa place. Le regard des auteurs laisse l’impression d’un ordonnancement naturel. Il explique aussi pourquoi les Thaïlandais se sentent si bien chez eux, une affaire de confort, de piments, de relations formelles, de manière de vivre.

Thaïlande, Photos de l’agence Gamma-Rapho et Nicolas Cornet, texte d’Arnaud Dubus (Chêne, collection ‘C’est le rêve’)

http://asie-info.fr/2012/12/16/thailande-loeil-du-maitre-et-celui-du-connaisseur-514891.html

http://www.amazon.fr/THAILANDE-Arnaud-Dubus/dp/2812306416/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1355740466&sr=8-1

Interview http://www.rfi.fr/emission/20121208-thailande-est-le-reve-arnaud-dubus-editions-chene

Feuilletez le livre http://www.editionsduchene.fr/flipbook/3264
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Re: Lectures conseillées pour un voyage en Asie du SE

Message  Admin le Sam 5 Jan 2013 - 15:09

Superbe brochure de l'agence Voyageurs du Monde pour aider à préparer un voyage, y piocher des idées, des lieux à découvrir, des conseils de lecture, des idées de balade... à noter un portefolio "une aube nouvelle en Birmanie"



Consultation en ligne, avec une option de téléchargement (format PDF)
http://www.voyageursdumonde.fr/voyage-sur-mesure/Img/brochures/Voyageurs-en-Asie-du-Sud-Est-et-en-Indonesie.html

ou

à commander gratuitement http://www.voyageursdumonde.fr/voyage-sur-mesure/demande-brochure


le site de l'agence de voyage http://www.voyageursdumonde.fr/ (avec une des plus belles librairies de voyage de Paris)
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La nuit pacifique de Pierre Stasse

Message  Admin le Jeu 21 Fév 2013 - 9:00



Derrière la Thaïlande du sourire, des plages et des massages, il existe une Thaïlande noire, violente, où la drogue est répandue et l'emprisonnement aisé. La corruption y est reine et les tensions religieuses embrasent des régions entières. Dans ces provinces, l'armée a pour mission d'étouffer la montée d'un islam jugé inférieur par les dirigeants majoritairement bouddhistes, une mission qui, en quelques années, a causé des milliers de morts… Le narrateur de ce roman, un Français, vit à Bangkok où il dirige une société de retouches photographiques. Chaque jour, il manipule des photos publicitaires mais également politiques, donc sensibles. Alors qu'il se retrouve plongé, en raison de son métier, dans la violence du pays, un drame intime, survenu pendant son enfance, resurgit vingt ans après et mêle une vengeance personnelle à la noirceur de Bangkok. Un grand roman, furieux et captivant, qui s'éloigne des cartes postales pour mieux sonder les mensonges d'un pays et nous entraîner sur les chemins détournés de la vérité.

http://www.amazon.fr/nuit-pacifique-Pierre-Stasse/dp/2081290375/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1361437072&sr=1-1
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Les impunis - Olivier Weber

Message  Admin le Jeu 7 Mar 2013 - 7:51



Résumé
Certains Khmers rouges ont dénoncé leurs chefs et négocié financièrement pour leur propre compte. En échange, ils ont créé dans le nord du pays la zone de Pailin, un Etat de non-droit. Entre casinos, bordels et trafic de rubis, l'auteur montre que les anciens bourreaux ont réussi à construire un Etat mafieux où les relations humaines, comme naguère, s'établissent dans la terreur.

Quatrième de couverture
«Alors que deux filles passent à moto, souriantes, la première sans casque et une bière à la main, la seconde sans casque non plus et assise en amazone, Chea évoque les riches heures de la bourgade de Pailin. Selon le moine, qui sourit lui aussi aux deux motocyclistes et qui ne cesse de se gratter le crâne, les filles viennent des quatre coins de la région, de Battambang, de Sem Reap et même de Phnom Penh, pour ne pas dire de villes plus lointaines encore, afin de rallier les maisons de plaisir de la montagne. Chea dit que la ville des hauteurs est devenue un lieu de perdition, après que les Khmers rouges ont prôné la pureté, une mauvaise pureté, la pureté absolue, édictée par des heures de discours, par des kilomètres de principes, ceux de l'Angkar, l'organisation derrière laquelle se cachaient Pol Pot et ses sbires.» Au Cambodge, tous les Khmers rouges n'ont pas été jugés, loin de là. Pendant plusieurs années Olivier Weber a arpenté la région de Pailin, devenue une enclave de non-droit négociée à la fin de la guerre par d'anciens responsables du génocide. Dans l'indifférence générale, ils ont instauré un mini-État mafieux où les bourreaux d'hier se cachent derrière un écran d'or. Bordels, casinos, trafic de rubis, blanchiment d'argent... Les sbires de Pol Pot, qui avaient aboli la monnaie et puni de mort les relations sexuelles hors mariage, font régner une terreur subtile. Loin des procès officiels, ils prospèrent en toute impunité, et le mal, à force d'être accepté, finit par se banaliser.

Biographie de l'auteur
Ecrivain-voyageur et grand reporter, Olivier Weber est ambassadeur itinérant auprès des Nations unies, chargé de la traite des êtres humains. Il a écrit vingt livres, tourné une dizaine de films et remporté de nombreux prix littéraires dont le prix Albert Londres et le prix Joseph Kessel. Spécialiste des conflits et des guérillas, il a été traduit dans une douzaine de langues. C’est un écrivain engagé dans de nombreuses opérations humanitaires.




http://www.amazon.fr/Les-impunis-Cambodge-voyage-banalit%C3%A9/dp/2221116631/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1362642652&sr=8-1
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George Orwell en Birmanie : le suicidé de l'Irrawaddy

Message  Admin le Lun 12 Aoû 2013 - 2:57

Vingt-deux heures durant, après avoir quitté Mandalay à l'aube, le Shwe-Keinnery a remonté le cours de l'Irrawaddy, poursuivant sans heurts sa navigation à contre-courant, traçant parfois sa route à travers de larges îlots habités qui encombrent par moments le fleuve. Celui-ci donne alors l'impression d'un lac immense étiré vers l'horizon que tourmentent au loin, à tribord, les reliefs des premiers contreforts du plateau Shan.



Sous un ciel vaste où défilent des nuages lourds de pluie, le paysage se déploie, grandiose, d'une beauté poignante, presque parfaite : le gris du ciel, le vert des champs composent le tableau pâle de cette étendue surgie d'un autre temps, où seules les flèches d'or des stupas bouddhiques apportent une touche de couleur éclatante.

Parfois, le bateau procède à un abordage compliqué dans des villages perdus. Pas de ports fluviaux, encore moins de quais : les marins jettent une planche sur la boue du rivage, les passagers montent à bord en un rétablissement hasardeux.

Une fois, au plus noir de la nuit, à l'issue d'un accostage difficile après que le projecteur du Shwe-Keinnery eut longuement fouillé les berges de son puissant pinceau à la recherche d'un point d'abord, on vit soudain, échappé du néant, la robe lie-de-vin d'un bonze sauter sur le pont du navire endormi.

Et puis, brusquement, tôt le matin, le lendemain, voici Katha. Sous le ciel poisseux sali de pluie, la corne du navire pousse un long mugissement et ralentit le long du rivage de la ville, qui étale ses maisons de bois noir et le fronton de ses pagodes aux couleurs criardes. Nous voici enfin, si l'on peut dire, "chez Orwell"...

UN TEMPS QUASI SUSPENDU

Katha – 4 000 habitants il y a un siècle, 23 830 aujourd'hui : c'est ici que l'auteur de 1984 vécut entre 1925 et 1927. Il y était chef adjoint de la police impériale britannique. Et c'est Katha qu'il choisit comme décor à l'un de ses premiers livres, Une histoire birmane. Orwell (1903-1950) trace d'une plume aigre et sans pitié les contours d'une microsociété anglaise constituée de coloniaux engoncés dans leurs préjugés racistes, vivant au milieu d'une population birmane généralement soumise, dont l'hostilité parfois sous-jacente sera finalement déclenchée par les manigances d'un fonctionnaire indigène retors et corrompu.

Katha, au premier coup d'oeil, donne le sentiment de vivre encore dans un temps quasi suspendu. Oublions les motos circulant dans les rues sans voitures, les bâtiments neufs qui ont poussé çà et là, le grand marché en reconstruction pour cause d'incendie l'année dernière. Pour le reste, rien, ou presque, n'a changé dans les rues parcourues par les Birmans en longyi, – sarongs – et les femmes aux joues fardées de cette poudre de thanakha censée protéger du soleil leurs peaux délicates.

Au bord du fleuve, quoique désormais un peu en retrait en raison de la présence d'une route qui n'existait pas au début du XXe siècle, se tient toujours le club anglais où une poignée de gentlemen carburant au gin-tonic tiède tentaient naguère d'oublier, dans le livre comme dans la réalité, les rigueurs de l'exil, la chaleur étouffante et la violence des pluies. Derrière, il y a encore le court de tennis où les plus courageux des colons jouaient le soir avant de retourner rapidement s'abreuver dans la fraîcheur relative du bar, où un serviteur indien agitait d'une main molle la corde du pankha, carré de tissu ou feuille de palmier tressée, suspendu au plafond et faisant office de ventilateur. Plus loin encore, derrière une jungle de flamboyants, de frangipaniers et de grands arbres tropicaux, on devine la bâtisse de brique rouge et de bois noir où vécut George Orwell. Reste aussi la prison, monument massif, ocre et moyenâgeux dont l'apparence n'a pas varié depuis qu'Orwell devait y faire des inspections...

Tout le décor est resté planté, décati au possible, mais suffisamment présent pour évoquer la narration d'un Orwell réglant ses comptes avec le "British Raj" – le gouvernement des Indes britanniques – dans cet avant-poste perdu "des Indes".

Le club, c'était là où tout se passait pour les Blancs. Orwell le décrit comme "la citadelle spirituelle, le siège de la puissance anglaise, le nirvana où les fonctionnaires et les nababs indigènes rêvent en vain de pénétrer"... Dans les pièces empoussiérées de ce qui est aujourd'hui le bureau d'une coopérative d'Etat gérée par une vieille dame souriante disposant d'une simple machine à écrire soigneusement recouverte de sa housse de protection, on imagine encore la grande salle de jadis, son billard, sa maigre bibliothèque, et le murmure poli des serviteurs tamouls, visage couleur de suie et turbans blancs, prenant commande.

La véranda, autrefois ouverte sur le fleuve, a été flanquée d'un mur aux fenêtres coulissantes, mais avec un peu d'imagination, on croit entendre encore l'écho des vociférations méprisantes contre les indigènes des sept Blancs dépeints par Orwell dans le livre – directeurs d'entreprises locales, planteurs, responsables de l'administration, policiers : ils incarnaient tout ce que l'écrivain a vomi chez ses compatriotes, tristes sires farcis, jusqu'à la caricature, de préjugés racistes et de mépris envers les autochtones.

"LA VÉRITABLE NATURE DE L'IMPÉRIALISME"

C'est peut-être ici, dans cette ville reculée, que George Orwell s'est forgé sa philosophie, sa haine du colonialisme, son dégoût des privilèges que les Blancs s'octroyaient ; peut-être même faut-il y voir les racines de sa prophétique parabole du futur totalitaire d'un monde surveillé par Big Brother...

Orwell fut policier malgré lui, et le regretta. Bien plus tard, rentré en Angleterre après en avoir terminé à Katha avec son dernier poste de flic tropical, il écrivit "avoir passé cinq années à exercer un métier pour lequel [il n'était] absolument pas fait – dans les rangs de la police impériale des Indes, en Birmanie". Il ajoutait : "Cela a contribué à exaspérer mon dégoût naturel de toute autorité et à m'ouvrir les yeux sur la condition faite aux classes laborieuses. Mon expérience birmane m'avait sans doute éclairé sur la véritable nature de l'impérialisme."

En sortant du club, laissant à main droite le court de tennis fraîchement asphalté pour l'élite de la ville – birmane, cette fois – qui tâte le soir de la raquette, on arrive devant un complexe de petits bâtiments blancs soigneusement repeints. C'était l'hôpital. Et si l'on se réfère au plan de ville qu'Orwell a lui-même dessiné à la fin de son livre, ce devait être là qu'officiait le docteur indien Veraswamy, grand ami de John Flory, marchand de bois au discours anticolonialiste et héros principal d'Une histoire birmane.*

A Katha, le club de tennis et son court, évoqués dans "Une histoire birmane".
Ici, sur cette véranda que l'on distingue encore aujourd'hui, un peu cachée par la végétation, des débats amicaux, enflammés et quelque peu surprenants, mettaient aux prises cet Indien pro-britannique vantant la "noblesse des sentiments des gentlemen anglais" et l'Anglais lucide et cynique dont les idées frisaient le "bolchévisme", selon ses congénères de Katha. Ecoutons Orwell démonter, par la bouche de Flory, les ressorts du colonialisme : "Le mensonge, assène-t-il au médecin tamoul à l'issue d'une pénible session avec les enragés du club, c'est celui qui consiste à prétendre que nous sommes ici pour le plus grand bien de nos pauvres frères de couleur, alors que nous sommes ici pour les dépouiller, un point c'est tout." L'auteur de La Ferme des animaux (1945) ne pouvait, déjà, être plus clair.

Faisons demi-tour, repassons devant le tennis, marchons une centaine de mètres : voilà la maison où vécut Orwell. La baraque, isolée au centre d'un jardin laissé à l'abandon formant une jungle envahissante, est dans un piteux état. Au rez-de-chaussée, la première chose que l'on voit est une cheminée encore envahie de cendres. On imagine un Orwell nostalgique et excédé, lisant le soir au coin du feu quand, enfin, l'hiver s'installe dans Katha. Un splendide escalier d'un bois terne, qui dut être soigneusement poli, mène à une grande pièce aux volets ajourés. Des fauteuils de bois style colonial typiquement années 1920 sur lesquels George a bien dû s'asseoir sont alignés dans un coin, reliés entre eux par des dentelles de toiles d'araignée.

"L'AIL, LE SANTAL ET LE LAIT DE COCO"

C'est un Birman d'une quarantaine d'années, graphiste et rédacteur de bande dessinée, qui nous a emmenés sur le plus émouvant lieu de mémoire orwellien de Katha. Nyo Ko Naing a lu cinq fois Une histoire birmane, en anglais, mais aussi dans sa toute dernière traduction en birman. L'aura internationale d'Orwell le rend fier de sa ville, et il espère que Katha va en recueillir les fruits en termes de retombées touristiques... "Il faudrait que le gouvernement fasse tout son possible pour lever des fonds, sinon c'est un patrimoine culturel et historique qui va tomber en poussière", prévient-il, accompagné d'un poète local et d'un commerçant, eux aussi membres du fan-club d'Orwell.

On peut raisonnablement imaginer que ce dernier a utilisé sa propre demeure pour en faire le décor du tragique dénouement du livre. C'est ici que tout va se jouer pour John Flory, dont le destin résonne du pessimisme fondamental d'Orwell. Depuis quelques semaines, Flory est tombé amoureux d'Elisabeth, une pimbêche de 22 ans fraîchement débarquée. Elle cherche un mari. Un temps séduite par Flory, elle va le laisser tomber pour un cavalier bellâtre de l'armée britannique, qui finira par la plaquer sans autre forme de procès. Revenue vers lui, elle va de nouveau s'enfuir horrifiée après l'esclandre de l'ancienne et jalouse maîtresse de Flory, une jeune Birmane "qui sentait l'ail, le santal et le lait de coco" : après avoir fait irruption en pleine messe du dimanche, elle hurle et déchire ses vêtements pour humilier le pauvre John devant la communauté tout entière réunie des Blancs. Flory ne s'en remettra pas : il rentre chez lui et se tire une balle dans le coeur.

DES PERSONNAGES "ENCORE LÉGION DANS LA BIRMANIE D'AUJOURD'HUI"

Au-delà de la déception amoureuse d'un homme rongé par la solitude décrivant sa vie comme "une existence qui ressemble à la mort", "une vie faite de déchéance, d'apitoiement sur soi-même", on sent poindre la détresse d'Orwell, le policier contrarié, qui n'en peut plus de cet exil forcé parmi ces Anglais qu'il a fini par haïr.

Par une fin d'après-midi brûlante en attendant la pluie du soir, nous avons pris le thé chez Than Htike, journaliste et caricaturiste local, au passé d'intellectuel militant contre l'ancienne dictature birmane (1988-2011). Cet homme grand et mince à la peau sombre, au visage d'une grande finesse, qui signe de son nom de plume Herjule, a aussitôt réagi quand on a évoqué devant lui l'intrigue de Burmese Days, nom anglais du roman : "J'ai aimé le livre d'Orwell parce que c'est un livre remarquable contre le colonialisme. Mais pas seulement : il fait aussi le portrait dans son oeuvre d'un fonctionnaire birman corrompu." Il ajoute avec un sourire mi-figue mi-raisin : "Ils sont encore légion dans la Birmanie d'aujourd'hui"...

Avant que l'on reprenne le bateau en partance vers Mandalay, Ngo Ko Nieng, le fan d'Orwell, nous a livré, quant à lui, une singulière anecdote avec un regard narquois caché derrière ses fines lunettes : une vieille dame, ancienne fonctionnaire de l'administration locale qui logeait autrefois dans la maison d'Orwell, entendait parfois des voix, le soir venu, dans une pièce inoccupée du premier étage. On a bien ri.

Et sur le pont du Shwe-Kenneiry, qui voguait tranquillement vers le sud dans le soir tombant sur le grand fleuve, on ne pouvait s'empêcher de s'amuser à la pensée que le spectre du suicidé de l'Irrawaddy hante encore la fantomatique maison de Flory-Orwell quand minuit sonne dans Katha endormie.*

http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/08/11/george-orwell-en-birmanie-le-suicide-de-l-irrawaddy_3460091_3246.html
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André Malraux au Cambodge : le pilleur de Banteay Srei

Message  Admin le Mar 13 Aoû 2013 - 3:25



A l'entrée du temple, sur le fronton en partie noirci par les siècles, Shiva danse encore sur le monde. Il n'y a certes là rien d'inhabituel : la danse cosmique est la tâche dévolue à ce grand dieu de la trinité hindoue dont la céleste mission est de perpétuer le cycle éternel de destruction-création qui scande la marche de l'univers.
C'est lui, ce dieu terrible tout en bras déployés, qui accueille le visiteur sur le linteau du gopura – "porche" – oriental du temple de Banteay Srei, sans doute l'un des plus beaux exemples d'architecture pré-angkorienne.

Mais le 17 décembre 1923, alors qu'il s'apprête à commettre son forfait et à accomplir sa tâche de pilleur de ruines, ce n'est pas du tout ce qu'André Malraux a vu : à l'époque, le temple de Banteay Srei, à 20 km au nord-est d'Angkor, est presque totalement écroulé. Ce qu'on voit de lui aujourd'hui, ce miracle de grès rose, serti d'un écrin de forêt, dont le nom khmer peut signifier à la fois femme et beauté, n'a plus rien à voir avec l'amas de pierres que découvrent André Malraux, Clara, son épouse, et leur complice, l'ami Louis Chevasson, après trente heures d'une progression harassante dans la jungle.

Il faudra la patience du grand archéologue Henri Marchal qui, après l'aventure malrauxienne, fera reconstruire pierre par pierre le temple, pour nous en offrir aujourd'hui cette forme aboutie, ces trois "tours" centrales ordonnées à nouveau autour du sanctuaire principal, toutes ornementées de bas-reliefs et de statues.

LA RAPINE ARCHÉOLOGIQUE

Les statues, c'est ici le sujet : tout le monde se souvient plus ou moins de la rapine archéologique du sieur Malraux, l'un des mythes – pas très glorieux, celui-là – associés à la légende du futur ministre de la culture du général de Gaulle.

Replaçons ce croustillant épisode dans son contexte. Malraux, qui à l'époque n'était encore qu'un écrivaillon doué dont la besace littéraire ne contenait guère plus qu'un maigre livre vaguement surréaliste, Lunes en papier (1921), vivait, entre autres, de la publication d'ouvrages érotiques (qui n'étaient pas de lui...) et de placements en Bourse. Ces derniers permirent au couple formé par André et Clara de mener plutôt grand train durant deux ans.

Puis le rideau tombe sur les succès du Malraux boursicoteur : les actions de la mine mexicaine sur laquelle il a placé tout leur argent s'effondrent. C'est la ruine. Il faut bien faire quelque chose, mais quoi ? A Clara qui lui pose la question, le futur combattant de la guerre d'Espagne et le héros des Ardennes donnera cette fameuse réplique : "Vous ne pensez quand même pas que je vais travailler ?"... On est au début de l'année 1923, Malraux a 22 ans.

Banteay Srei, en 2006.
Il lui en fallait plus pour se laisser démonter. Le futur narrateur génial du Musée imaginaire (1947), qui fréquente le Paris des lettres et possède déjà quelques connaissances des civilisations de l'Asie, a une idée. Un projet qui permettrait de combiner son goût pour les arts et son besoin d'argent. Quelques mois plus tôt, dans la revue de l'Ecole française d'Extrême- Orient (EFEO), il a lu un article d'Henri Parmentier, l'un des meilleurs spécialistes de l'art khmer, qui mentionne un petit temple nommé Banteay Srei.

Pour lui, ce monument serait l'un des joyaux emblématiques de l'époque pré-angkorienne. Construit durant la seconde moitié du Xe siècle sous le roi Rajendravarman, le temple n'avait été découvert par les Français qu'en 1914 et restait presque inconnu d'un public plus large. Mais Malraux l'a repéré. Il a l'intelligence et la sagacité de le choisir parmi d'autres ruines potentielles.

L'AVENTURE DÉBOUCHE SUR UN LIVRE

Il décide alors de monter une expédition, d'aller sur les lieux et de desceller des statues. Il est sûr de les vendre un bon prix chez des antiquaires. Le couple embarque pour l'Extrême-Orient. Arrivé à Siem Reap, la ville située près des temples, Malraux organise le voyage. L'aventure débouche sur un livre, La Voie royale (1930). Roman loin d'être totalement autobiographique, comme on va le voir, mais dont une partie de l'intrigue donne une image véridique de l'aventure de Malraux dans la jungle d'Angkor. Comme souvent chez lui, c'est la fiction qui dépasse la réalité et non l'inverse.

Le début du livre raconte les préparatifs et la mise en place de l'expédition par un jeune archéologue, Claude Vannec. Le personnage présente de nombreux traits communs avec Malraux. Vannec a rencontré sur le bateau qui l'emmène de France en Indochine Perken, un vieil aventurier qu'il convainc de se joindre à lui pour piller des statues près des "villes mortes du Cambodge". Non loin, lui dit-il, de la "Voie royale, la route qui reliait Angkor et les lacs au bassin de la Ménam. Aussi importante jadis que la route du Rhône au Rhin au Moyen Age".

Le temple de Banteay Srei, au Cambodge, en 2009.
Pour ce qui est du vol des statues proprement dit, le livre est sans doute assez fidèle à ce qu'ont vécu les apprentis pillards archéologues. Même si les versions de Clara, dans son livre Nos vingt ans et celle de Vannec-Malraux dans La Voie royale diffèrent légèrement : Clara, à la vue de Banteay Srei, reste éblouie devant ce monument "écroulé en partie, mais dressant néanmoins sur les deux côtés des murailles encore affirmées, ce temple rose, orné, paré, Trianon de la forêt sur lequel les taches de mousse semblaient une décoration". "Nous étions, écrit-elle, suffoqués par la grâce de sa dignité."

Malraux a pour une fois le verbe moins haut : "Des pierres, des pierres, quelques- unes à plat, presque tout un angle en l'air", voilà les mots qu'il met dans la bouche du pilleur Vannec. Un peu plus sobre que la description du "Trianon" perçu par une enthousiaste épouse... Retrouvant quelque lyrisme, Malraux-Vannec décrit plus loin "ce temple écrasé sous un si décisif abandon" qui dégage "quelque chose d'inhumain", faisant "peser sur les décombres et les plantes voraces fixées comme des êtres terrifiés une angoisse qui protégeait avec une force de cadavre ces figures dont le geste séculaire régnait sur une cour de mille-pattes et de bêtes des ruines". Aversion connue de Malraux pour les insectes, tout ce qui rampe et grenouille dans cette jungle vorace, "perdue dans l'universelle dégradation des choses sous le soleil invisible".



SCIER LES BLOCS N'EST PAS UNE MINCE AFFAIRE

Comme dans le livre, scier les blocs où sont sculptées les fameuses devatas, déesses gardiennes de temples finement ciselées sur les portes de l'une des trois tours du temple, n'est pas une mince affaire. Il faut ensuite hisser les blocs sur les chars à bœufs et trimbaler le tout à Siem Reap, où les autorités françaises soupçonnent Malraux d'avoir des objectifs ne se limitant pas uniquement à des fins archéologiques. L'ordre de mission qu'il avait réussi à obtenir auprès du ministère des colonies, grâce aux contacts noués avec des grands noms d'orientalistes parisiens, ne rassure pas tout à fait les fonctionnaires.

Le forfait accompli, livre et réalité prennent des chemins différents. La réalité : à son arrivée à Phnom Penh en bateau, après avoir traversé le "grand lac" Tonlé Sap chargée du poids des devatas, la fine équipe s'aperçoit qu'elle a été dénoncée. Avant même son départ et peut-être par l'un des guides qui les a accompagnés. Leur chaloupe est inspectée par la police, qui ne tarde pas à découvrir les statues. On connaît la suite : mandat d'arrêt, assignation à résidence, tribunal, procès.

Le 21 juillet 1924, Malraux est condamné à trois ans de prison et cinq ans d'interdiction de séjour. Un verdict dont la sévérité va choquer la rive gauche et les milieux littéraires, où l'apprenti écrivain n'est plus tout à fait un inconnu. L'affaire a un retentissement à Paris qui pèsera sans doute sur l'arrêt en appel. Le 28 octobre, l'écrivain est finalement condamné à un an de prison avec sursis, sans interdiction de séjour.

De quoi s'était-il rendu coupable en fait, dans ce protectorat français du Cambodge ? Les règles y semblent encore assez floues en terme de conservation du patrimoine, même si le roi du Cambodge a promulgué, le 18 octobre 1923, un décret visant la protection des monuments. Une semaine seulement après que Malraux eut embarqué à Marseille sur un navire au nom prédestiné : L'Angkor...

Après la réalité, le livre. Il suit une trajectoire pour le moins différente : Vannec et Perken parviennent, eux aussi, à extraire les blocs et leurs statues. Mais, contrairement aux époux Malraux, bourgeois désargentés plongés dans une aventure à l'illégalité vague que la justice a sanctionnés somme toute modérément, les deux protagonistes vont expérimenter, pour leur plus grand malheur, toute la "sauvagerie " des régions reculées d'Extrême-Orient.

UN FESTIVAL D'EXALTATIONS VIRILES

Malraux a peut-être été inspiré, pour le personnage de Perken, par le Kurtz de Conrad dans Au coeur des ténèbres (1899) ou par la vraie aventure d'un hurluberlu qui se couronna, en 1888, Marie Ier, roi des Sedang, une population autochtone du Vietnam. Perken est, en effet, plus ou moins devenu une sorte de souverain autoproclamé, dans une région d'indigènes qu'il a éblouis par son charisme. Mais sur le chemin du retour, après avoir perdu leur guide, les deux hommes ont pénétré dans un secteur "insoumis", aux mains des tribus Moi.

Alors que, blessé par les "sauvages" mais toujours aidé par Vannec, Perken, la gangrène aidant, se prépare à vivre ses derniers moments, Malraux se livre à un festival d'exaltations viriles et de réflexions pesantes et définitives sur la mort qui vient. Vannec : "Vainqueur ou vaincu, il ne pouvait en un tel jeu que gagner en virilité, qu'assouvir ce besoin de courage, cette conscience de la vanité du monde et de la douleur des hommes"...

Perken, presque agonisant : "Il n'entendait plus que lui, comme si lui seul eût pu s'accorder à la fournaise qui arrachait son âme à la forêt, comme s'il eût seul exprimé la réponse obsédante de sa blessure à ce ciel sacré. La vie était là, dans l'éblouissement où se perdait la terre." Et puis cette dernière exhalaison de l'âme avant l'extinction des feux : "Il n'y a pas de... mort... il y a seulement... moi, moi qui vais mourir."

Cette écriture enflée, ce trop-plein émotionnel et métaphysique face à l'inconnu de la mort, de la souffrance, du destin ainsi qu'à la façon d'y répondre, tout cela paraît bien loin de l'aventure, certes non sans panache, du trio des pilleurs de Banteay Srei. Nullement menacé, lui, d'être transpercé par la lance d'un sauvage en étui pénien, mais plutôt de se faire remonter les bretelles par l'administration coloniale...

"MALRAUX FIT PREUVE D'UN RÉEL COURAGE"

Pour Dominique Soutif, l'actuel responsable à Siem Reap de l'EFEO, deux choses sont à mettre en balance : "D'abord, dit-il en nous recevant dans son petit bureau encombré dominant la rivière qui traverse la ville coloniale, Malraux fit preuve d'un réel courage : il fallait quand même le faire, à l'époque, pour arriver à Banteay Srei ! Ensuite, le côté pilleur de temples pour se faire de l'argent, c'est indéfendable, comme a essayé de le faire André Breton en cherchant à exonérer Malraux. Le talent littéraire ne justifie rien !"

Autre réaction ambivalente, celle de Jean Lacouture, dans sa biographie d'André Malraux (Une vie dans le siècle, 1976, Seuil): "On ne peut réduire l'entreprise des Malraux à une opération de rapine de nature à "renflouer" des joueurs malchanceux, écrit-il. Au moment d'interpréter les actes d'un homme, il faut toujours se garder de viser trop bas – surtout s'il s'agit d'un homme qui devait écrire La Condition humaine et commander l'escadrille Espagna. Se refusant à viser trop bas, tirerait-on trop haut en attribuant à l'aventure un objectif essentiellement esthétique ? (...) Oui, probablement..."

Photo datée de 1933 de l'écrivain et homme politique André Malraux, lauréat du prix Goncourt 1933, parlant au micro d'une radio.
Comme si le vol n'avait pas eu lieu, disions-nous au début de ce texte. Oui, car les délicates devatas ont été replacées in situ quand Henri Marchal a reconstruit Banteay Srei. Elles sont assez faciles à retrouver. A l'aube d'un jour de juillet, dans un silence encore absolu avant l'arrivée des touristes, alors qu'un soleil à peine rasant éclairait le grès rose de Banteay Srei, un policier affable qui connaissait parfaitement l'histoire nous a fait franchir le cordon protégeant le coeur du sanctuaire pour montrer les (deux ou trois, ce n'est pas clair) statues naguère dérobées.

Alors les voici enfin, ces déesses souriantes, la main droite alanguie le long d'un corps mince ceint d'un drapé magnifique, la main gauche rejetée sur l'épaule tenant une fleur de lotus. C'est tout juste si, entre le front et le visage, comme le désigne notre guide policier, on voit l'incise marquant les coups de ciseaux perpétrés par l'équipe Malraux.

Elles sont bien là, intactes, si belles. Le flic cligne de l'œil et dit, en français : "Regardez, c'est la femme parfaite !" On sent bien qu'il le pense, d'ailleurs, tant de beauté l'émeut. Et c'est lui qui fait remarquer que l'une des statues sourit plus que les autres. Il a raison : elle a l'air amusé et coquin des divinités qui, tel Shiva dansant sur le monde, savent qu'elles ont devant elles l'éternité.

http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/08/12/andre-malraux-au-cambodge-le-pilleur-de-banteay-srei_3460441_3208.html
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Jean Hougron au Laos : "Petits Blancs" et cognac-soda

Message  Admin le Ven 16 Aoû 2013 - 12:03


Autour du square principal, là où se tenait à l'époque française un marché couvert, désormais remplacé par le long rectangle évidé d'une triste fontaine de ciment d'où ne jaillit plus aucune eau, les vieilles maisons coloniales ont tenu le choc.
Ce sont des bâtisses un brin fanées, aux toits de tuiles, aux terrasses à colonnades et au crépi ocre un peu passé. C'est bien le terme qui convient : passé. Ces maisons y appartiennent, elles n'ont pas d'avenir. Elles risquent fort de finir par s'écrouler ou d'être détruites avant même leur ruine annoncée. La plus jolie de ces reliques architecturales ne semble plus occupée. Ses volets bleus qui lui donnent un air de Provence sont toujours clos. Mais, même si elle était encore habitée, c'est comme si, à l'intérieur, après avoir claqué les persiennes, on avait décidé d'ignorer à jamais le temps qui passe.


Au bout du square, le Mékong, inévitable, omniprésent. En face, la rive thaïlandaise, si loin, si proche. Le Mékong et ses eaux couleur café au lait, son cours si lent, sa noble largeur. C'est lui qui, à Thakhek, irrigue la narration de Tu récolteras la tempête, titre du premier livre de Jean Hougron, paru en 1950. Le Mékong fascine l'écrivain qui, avec son solide penchant pour la nostalgie descriptive, évoque "son arc détendu, immense et dérisoire".

LES "BLANCS", CES GAULOIS EXILÉS

Toute l'action du roman est resserrée dans un périmètre aisément identifiable. Ici, aux limites du square, devaient sans doute déjà se croiser ces "deux routes en croix", que décrit Hougron, délimitant le cœur de ce "gros village qui se donne des airs de petite ville endormie dans une boucle du Mékong". Là, au bord du fleuve, c'est la très belle bâtisse crème de l'ancien "résident provincial" français au toit rouge qui, à son faîte, élance une sorte de pyramide. Un peu plus loin, on tombe sur l'ancienne prison-caserne dont ne subsistent que des murailles croulantes et le porche d'une tour de veille derrière laquelle paissent deux buffles au regard lointain.


Comme tous les Européens, Hougron eut chaud, et il insiste longuement sur le climat. Cette chaleur insupportable que viennent affaiblir les pluies de mousson sans jamais vraiment la vaincre, sa plume l'illustre par ce "soleil blanc décolorait le ciel, pesait sur les toits de paille et de tuile, étincelait sur l'énorme coulée métallique du Mékong".

Mais ce sont surtout les "Blancs", ces Gaulois exilés, qui taraudent l'auteur, font l'intérêt du livre et illustrent l'un des aspects de sa vision indochinoise : l'étrangeté du titre, Tu récolteras la tempête, ronflant à souhait, résonne comme la mort annoncée de l'Empire français dans ces années où la guerre contre le Vietminh s'est solidement installée, précédant la chute à Dien Bien Phu, en 1954. C'est parce que beaucoup de ces "petits Blancs" regardent de haut les indigènes, que leurs comportements sont souvent méprisants et racistes, qu'une tempête inévitable se lèvera un jour sur les rizières de l'Indochine.

DES RATÉS DE LA MÉTROPOLE

Le roman est centré autour de la personnalité du docteur Georges Lastin, qui éprouve pour les Laotiens, dont il parle la langue, une réelle affection. Mais Lastin n'est que le spectateur exigeant et lucide du théâtre que joue devant lui la communauté de ces Français : le vrai sujet du livre, ce sont ces exilés qu'Hougron a bien connus et décrits comme il les a vus. Sans pitié et sans férocité excessive non plus. Des types qui se morfondent dans ces postes reculés de la colonie, pour la plupart des ratés de la métropole qui ont cherché à faire fortune en Indochine. Des exilés qui s'ennuient et démarrent la journée au cognac-soda, la bouche amère des lendemains de beuverie et la langue bien pendue quand il s'agit de se gausser des "Jaunes".

Parmi la brochette haute en couleur que fait défiler Hougron : Kérol, le soiffard sans occupation définie, brave homme bien amorti qui braconne un peu entre Siam et Laos. Breccini, le douanier corse, personnage éternel et incontournable de l'"Indo". Soclauze, le cafetier, quinze ans de Laos, qui ne parle que de lever le camp – "Tout ça, c'est fini, l'année prochaine, je rentre en France. Encore les pluies à passer..." –, mais ne rentrera jamais et mourra à Thakhek. Et puis Roque, contrebandier ivrogne, compagnon de beuverie de Kérol, fin saoul lui aussi du soir au matin. La liste n'est pas exhaustive. Mais tous les personnages ont en commun deux choses : l'alcool et la syphilis. Une réalité indochinoise.

Oh, ce ne sont pas vraiment de méchants bougres, tout juste de pauvres types ignorants, caricaturalement franchouillards, toujours prêts à se moquer, comme maugrée Kérol, de cette "race de buffles de Laotiens". Qui, selon l'expression d'un chauffeur routier de la ligne Saïgon-Vientiane, "se mettraient à quatre pour porter une boîte d'allumettes". Les Gaulois de Thakhek ? Une bande de magnifiques "losers", aurait pu dire Hougron si le terme avait été en vogue à l'époque.

ARRIVÉ "PAR HASARD" EN INDOCHINE

Hougron, de son propre aveu, est arrivé "par hasard" en Indochine : "J'avais toujours rêvé des tropiques, dit-il dans la préface de ses œuvres complètes, La Nuit indochinoise, mais rien ne me prédisposait à partir en Extrême-Orient." Cet ancien professeur à Dreux débarque à Saïgon en 1947, où il devient petit clerc dans une entreprise d'import-export. Il se lasse vite de "l'ennui soporifique" de la colonie cochinchinoise, de "ses manières empesées, au code minutieux de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas".

Hougron devient camionneur, planteur. Une sorte d'aventurier de l'Indochine. Rapidement, il est conscient de la médiocrité de l'"expat'" français de base. Et c'est parce qu'il parcourt les routes dangereuses de l'Indochine en guerre, du Sud-Vietnam au Laos en passant par le Cambodge, qu'il est au plus près de la réalité des petits Blancs avinés.

Tout ça ne l'empêche pas de se sentir bien sous ces latitudes : évoquant les heures de conduite dans la poussière, le long de la "brousse décevante" du sud du Laos, il dit : "Brûlé par le soleil, la peau boursouflée par les piqûres, je suis plus heureux que je ne l'ai jamais été et, à Thakhek (qui me donnera le cadre de mon premier roman), je m'étire de bien-être face au Mékong." Dans le livre, il a pourtant choisi de changer le nom, Thakhek devenant Takvane.

Hougron n'a pas un discours militant, il n'est pas anticolonialiste. Il aime l'Indochine et les "Indochinois", oui. Mais il est aussi un homme de son temps pour lequel la colonisation n'est ni une erreur ni un scandale. Ce qu'il n'aime pas, tout comme son héros Lastin, c'est le racisme crasse de certains de ses compatriotes. Lui, il a de l'affection et du respect pour les "indigènes", Laotiens, Vietnamiens, Chinois.

CORPS D'ENFANTS ET DE FEMMES DANS UN PUITS

Mais il y a des choses que Jean Hougron n'a pas vues. Ou n'a pas voulu voir. Dans le modeste musée de Thakhek, agencé tel un bric-à-brac historique où arc et flèches tribaux voisinent avec de vieilles mitraillettes de la guerre et même un téléphone français gris à cadran rotatif des années 1970, se trouvent accrochés des tableaux hyperréalistes à la mode socialiste soviétique qu'Hougron n'a pas pu contempler – ils ont été peints bien après que le Laos est tombé aux mains du pouvoir communiste en 1975, à la fin de la guerre américaine au Vietnam, dont le Laos fut un théâtre "secret". Mais ces tableaux relatent un événement dont il aurait dû entendre parler : on y voit des soldats français, tous coiffés du chapeau de brousse et tous barbus, en train de jeter des corps d'enfants et de femmes dans un puits. C'était en 1946, avant l'arrivée d'Hougron, donc.

Exagérations de la propagande anticolonialiste du régime communiste actuel ou événements réels ? Si l'on en croit le témoignage d'un missionnaire français, le Père Denis, lui-même s'appuyant sur les dires des Pères Tenaud et Cavaillier, incorporés dans un détachement de parachutistes français, il y eut bel et bien un horrible "dérapage" de l'armée française, le 21 mars 1946.

Jusque-là, Thakhek était contrôlée par les combattants indépendantistes du Pathet lao, appuyés par le Vietminh. Ce mois-là, le corps expéditionnaire français s'en empare.

Et c'est sur le square de la "fontaine", qui était, comme on l'a dit plus haut, un marché, que le massacre s'est produit. Juste après la reprise de Thakhek, certains soldats français se seraient livrés à d'atroces représailles contre les civils. Les victimes furent surtout des Vietnamiens, qui constituaient la majorité de la population de la ville. Ces derniers avaient osé se réjouir publiquement de la proclamation unilatérale d'indépendance du Vietnam par Ho Chi Minh, le 2 septembre 1945, prémices de la confrontation finale avec les Français. Les parachutistes leur firent payer le prix de la "trahison". Bilan, selon le Père Denis : "Officiellement, il y eut 1 500 Annamites, hommes, femmes et enfants massacrés. En réalité, il y en eut plus de 3 000 !"

LA MÉMOIRE DU TEMPS DES FRANÇAIS S'EFFILOCHE

Les autorités ne déploient pas des efforts démesurés pour empêcher que s'efface le souvenir de l'événement. Comment imaginer que ce puits fraîchement cimenté, à l'entrée du square, soit en réalité une sorte de monument commémoratif ? Et que c'est dans ce puits que les cadavres auraient été jetés par les paras ? S'il n'y avait, au pied de la margelle, quelques bâtons d'encens indiquant une forme de respect typique de l'Extrême-Orient, rien, aucune inscription ne viendrait rappeler la tragédie. La mémoire du temps des Français s'effiloche, le temps du pire et du meilleur confondus dans le même effacement progressif du passé.

Dans son bureau de la branche locale du département des affaires étrangères, le directeur adjoint, Khampaul Chanthamisouk, donne, dans un français correct, une version quelque peu différente de l'affaire. "Vous savez, dit-il, pressé de questions, jamais des officiers français ne se seraient rendus coupables d'un tel forfait. Ceux qui ont perpétré ce massacre, c'était des tirailleurs marocains. Ils se sont conduits comme des sauvages, ils ont tué les enfants, violé les femmes"... Cette affirmation mérite cependant d'être prise avec des pincettes. Selon certains historiens, les "tirailleurs" du Maroc ne seraient arrivés en Indochine qu'un an plus tard, en 1947.

Si Hougron ne mentionne pas le massacre dans son livre, il aborde tout de même la question de la guerre sale, celle dont se sont rendus coupables les deux bords, en Indochine : dialogue entre deux militaires, qui se renvoient la balle un soir au comptoir, en présence du docteur Lastin, héros du livre. L'un défend la thèse selon laquelle "torturer les Jaunes" ne prête pas à conséquence car, assure-t-il, "ils ne sentent rien". "Facile à dire, rétorque l'autre, c'est des salauds, d'accord, mais on n'est pas des anges nous non plus." Et de raconter l'histoire d'un prisonnier communiste qui ne voulait pas parler et que ses tortionnaires firent brûler vif. "Eh bien, tu me croiras si tu veux, pendant que le gars y flambait tout debout et que la graisse fondue lui coulait à travers la gueule, les Français étaient là et ils se marraient tous."

Et alors, continue le premier soldat, "à Camao, et je te parle de ce que j'ai vu, les Viets ont attaché un Français, un planteur du village, à un cocotier. Ils ont amené un buffle, ouvert le ventre au type et attaché le bout de ses intestins à la queue du buffle. Et que je te fouette pour que le bestiau aille plus vite. Les boyaux qui se dévidaient, le type en train de crever, hein ça te dit quelque chose ?" Il conclut doctement : "T'auras beau dire, mais ils sont plus cruels que nous. Ils aiment à voir souffrir, nous pas. On est des civilisés."

S'ARRACHER À LA TORPEUR

Le soir venu sur le Mékong, dans le Thakhek d'aujourd'hui, des vendeurs à l'étalage installent leurs tréteaux, et toute une population locale cruelle et non civilisée semble s'être réunie dans la fraîcheur relative du soir pour pacifiquement déguster des brochettes de poisson et de poulet.

Déroulons le fil du temps. Chez Hougron, au même endroit, voilà ce que cela donne : "Des jeunes gens passaient par petits groupes. Laotiens, Vietnamiens. Bien séparés. C'était l'heure où tous les Blancs du village étaient dehors, massés par petits groupes bavards. Le meilleur moment de la journée, juste avant la nuit. Un petit vent, le vent de 7 heures comme on l'appelait, rebroussait le fleuve en vagues courtes et amenait sur la terre surchauffée un semblant de fraîcheur." Contrastes ou continuité dans le changement ?

Si l'on marche le long du fleuve, vers le nord, en se penchant un peu sur la balustrade en ciment, on voit un large chemin en pente qui se termine dans le Mékong. Une jeune fille, assise sur son scooter, tient un conciliabule manifestement amoureux sur son téléphone portable en regardant la rive que l'on appelait jadis "siamoise". Un ferry rouillé, battant pavillon thaï, traverse lentement le Mékong. On se dit que c'est là que devait aborder la chaloupe de Vientiane ou de Savannakhet.

Ah, la chaloupe, cette promesse infiniment désirable du départ pour ces Français rêvant du retour en métropole ! Triste évocation : si l'on en croit Hougron, observateur somme toute resté distant qui, lui, est rentré en France, bien peu de ces petits Blancs noyant les tristesses de l'exil dans le cognac-soda auront réussi à s'arracher, avant la mort, à la torpeur de Thakhek.

source http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/08/14/jean-hougron-au-laos-petits-blancs-et-cognac-soda_3461710_3208.html
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Marguerite Duras au Vietnam : liaisons dangereuses à Sadec

Message  Admin le Sam 17 Aoû 2013 - 9:24





Que je vous dise encore, j'ai quinze ans et demi. C'est le passage d'un bac sur le Mékong." C'est la phrase fameuse. C'est ici, sur le bac, que tout commence. Ce lieu de la rencontre que Marguerite Duras mettra une vie entière à décliner. A digérer, aussi.
Le bac est un rafiot de métal qui n'existe plus. Il traversait le fleuve ourlé de berges boueuses formant avec d'autres, au sud de Saïgon, l'immense delta d'un Mékong qui agite en tous sens ses bras multiples sous un ciel terne et bas. Les Vietnamiens l'appelle Cuu Long, le delta des "neuf dragons". Autour s'étire un paysage vaste et monotone de rizières en miroirs inondés, irrémédiablement mouillé par les arroyos, trempé par les moussons et que brûle presque toujours sans pitié un soleil trop fort.
De la présence d'un bac, il ne reste plus qu'une marche de ciment en surplomb sur le fleuve. A droite, enjambant le Mékong, la silhouette incongrue d'un pont ultramoderne construit en collaboration avec les Australiens et inauguré en 2000. Le bac est mort à cette date. Reste aujourd'hui ce paysage tellement durassien, la rive, la boue, l'esthétique un peu brouillée du cadre, voilée de pluies intermittentes. C'est le décor de L'Amant. A l'époque, Marguerite arrive de Sadec, où elle rend visite à sa mère, directrice de l'école de jeunes filles. Lycéenne à Saïgon, elle doitprendre le bac pour retourner à l'école.

"L'HISTOIRE DE MA VIE N'EXISTE PAS"

On serait presque tenté de voir dans cet univers de méandres et de fouillis aqueux la parabole de la vie en ligne brisée de Marguerite Duras. Du moins, c'est ainsi qu'elle la décrivait elle-même, allant jusqu'à nier que cette vie-là soit "racontable".Marguerite osait la question ontologique essentielle dont l'inévitable corollaire la conduisait à mettre en doute sa propre identité : "L'histoire de ma vie n'existe pas. Ça n'existe pas. Il n'y a jamais eu de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l'on fait croire qu'il y avait quelqu'un, ce n'est pas vrai il n'y avait personne."
Sur le bac, tout de même, ce jour-là, ils sont deux : il y a elle, "l'enfant", et lui, "le Chinois". C'est comme ça qu'elle les a appelés au fil de ses romans. Jamais de noms. Ça se passe en 1929. Elle, c'est aussi la petite, la pauvresse, Marguerite Duras, à peine 15 ans, affublée d'un galurin d'homme, feutre acheté en solde qui détonne sur sa silhouette d'adolescente maigrichonne que dessine "une robe de soie naturelle, usée, presque transparente".
Lui, c'est Huynh Thuy Le, 27 ans, "le Chinois" de la Chine du Nord qui a grandi auVietnam, le fils de famille, pas beau, pas très bien bâti, mais très élégant dans son costume de tussor beige. Surtout, il y a la voiture, la "Léon Amédée Bollée" six cylindres, noire, luisante, immobile sur le bac qui dérive sur l'eau marron.



"C'est donc pendant la traversée d'un bras du Mékong sur le bac qui est entreVinh Long et Sadec dans la grande plaine de boue et de riz du sud de la Cochinchine, celle des oiseaux. Le fleuve coule sourdement, il ne fait aucun bruit, le sang dans le corps. Pas de vent au-dehors de l'eau. Le moteur du bac, le seul bruit de la scène, celui d'un vieux moteur déglingué aux bielles coulées."

L'ACTE I DU MYTHE

Cette rencontre est l'acte I du mythe. Duras, en trois livres et quatre décennies, va la faire vivre sous des formes variées. Depuis Un barrage contre le Pacifiquejusqu'à L'Amant de la Chine du Nord en passant, bien sûr, par L'Amant, le personnage de l'homme du bac s'incarnera en trois avatars distincts : le "monsieur Jo" du Barrage est blanc, l'amant sans nom de L'Amant est "le Chinois" de Sadec ; quant au personnage de la dernière resucée, si l'on peut dire, celui de L'Amant de la Chine du Nord qui revisite pour la dernière fois le mythe d'un œil cinématographique, c'est le même homme, mais plus beau garçon et physiquement moins faible que son avatar précédent, opiomane et indolent fils à papa. Celui-là, c'est sans doute "le vrai".
Longtemps, avant que Marguerite Duras ne publie en 1984 cet Amant qui lui vaudra le prix Goncourt et la célébrité populaire, il a été difficile de distinguer, en dépit du caractère partiellement autofictionnel évident des premières œuvres de Duras, la vérité de l'histoire.
A Sadec, on a un peu tendance aujourd'hui, avec le recul, à mélanger la fiction et la réalité ; le livre y a été lu, parfois, mais moins que le film de Jean-Jacques Annaud n'a été vu. Il ne semble cependant faire de doute pour personne que l'histoire a bien eu lieu. Même si Marguerite n'a cessé de brouiller les pistes et demettre en exergue le fait que, ses livres, c'était de la fiction et de la littérature. Pas de l'autobiographie. D'ailleurs, qu'a pu être au juste cet amour, décrit comme une passion sexuelle intense, mais que Duras raconte aussi comme ayant été une occasion pour sa mère, qui fermait les yeux sur l'aspect érotique, de profiter de la fortune du "Chinois" ? Les derniers témoins se font évidemment de plus en plus rares.
Au bord du fleuve, au fond d'une impasse où se blottit une petite maison coloniale, un couple de retraités tente de se souvenir. Lui, très âgé, ancien professeur de français, crispé sur un fauteuil roulant, sourit, dit quelques mots, mais le grand âge a effacé l'essentiel. Son épouse, plus jeune, a la mémoire plus longue. "Mon père et l'amant de Duras étaient cousins. Bien sûr, j'étais petite, et il ne m'a jamais parlé de cette histoire d'amour. Ce n'est que bien plus tard que l'on a tout appris." La vieille dame prend un air coquin et chuchote, à l'asiatique, en voilant sa bouche de la main pour signaler que l'on aborde un terrain glissant : "L'amant de Duras a épousé plus tard une femme vietnamienne, et ensuite il est tombé amoureux de la sœur de sa femme. Ils ont même vécu un temps tous les trois sous le même toit à Saïgon." Gaieté générale au souvenir de ces lointaines transgressions.

OBJET DE PÈLERINAGE DURASSIEN

Le vieux couple n'était pas seulement apparenté à l'amant : ils étaient voisins. Trois maisons plus loin, l'habitation de la famille Huynh est encore là, avec ces fameuses balustrades bleues et son toit de tuiles en encorbellement, si typique des demeures chinoises. Juste en face, il y a le fleuve et ses sampans aux yeux protubérants peints sur la proue, qui ressemblent à d'étranges monstres marins patrouillant sur leur territoire.
Un temps transformée en poste de police, la maison est aujourd'hui un objet de pèlerinage durassien pour les touristes français, un lieu de démonstration de ce qu'était la maison d'un riche sino-vietnamien dans les années 1920. Certaines des quatre chambres, dont celle de l'amant, – où dort aujourd'hui le gardien – sont mises à la disposition du touriste pour un prix très modique. A l'intérieur, la Chine saute à la gorge du visiteur, dans son excès de dorure, d'animaux mythiques hurlant sur les fresques, unicornes beuglant, phénix aux cous déployés. Sur la porte principale, deux admirables caractères chinois en nacre annoncent : "Désirs exaucés". A rebours, on se dit qu'il y a de l'ironie dans cette promesse : l'amoureux de Marguerite vit plutôt ses désirs contrariés...



Dans L'Amant de la Chine du Nord, le jeune Huynh Thuy Le confie en effet à Marguerite Duras que son père vient de lui dire qu'il n'est pas question que leur aventure se prolonge. "Il dit qu'il préférerait me voir mort." Il explique que le père gît une partie de la journée sur un lit parce qu'il est "âgé, noble et riche". L'amant"gémit, il pleure, il est dans un amour abominable". Au centre de la pièce du fond, obscure, trône une grande table basse en bois de teck. Mais ce n'est pas une table, c'est un lit. Le lit du père. Dans la nuit qui s'est installée, en fermant les yeux, on imagine le vieux monsieur se pencher sur son plateau, faire chauffer la boulette d'opium, aspirer cette fumée de rêve chantée par de vieux refrains du temps de l'Indochine française.
A Sadec, deux témoins majeurs sont encore en vie, directement liés aux Huynh. Ce sont les deux neveux de l'amant. Mais leur mémoire de l'histoire est floue. Le premier vit dans une pagode construite par le père, auquel une photo de l'ancien commerçant, parmi un fatras de dorures et de divinités, rend hommage. Phan Thoi Trong a 68 ans. Le lieu respire un certain abandon, surtout le coin cuisine, où l'épouse vaque dans un bruit de casseroles. Le neveu numéro un est un homme assez grand, aux cheveux gris en brosse, d'aspect austère. "Je n'ai pas lu le livre, pas vu le film. Cette histoire n'a jamais été bien claire", dit-il avec un geste vague, pas spécialement concerné, même si le nom de Duras, bien sûr, il connaît. "Allez plutôt voir mon cousin, mais il est malade."

LA "GRANDE RACAILLE MILLIARDAIRE CHINOISE"

Le cousin, Huyn Thaoi Quan, 74 ans, est plus que malade, il est totalement sénile. On le retrouve dans un petit restaurant qu'il avait aménagé autrefois à proximité de la tombe de l'amant. Le restaurant est fermé, la sépulture est là, juste derrière. Il s'exprime avec des sortes de pépiements d'oiseau, répétant son nom à tout bout de champ en réponse aux questions. Assis sur un lit de fortune parmi tout un méchant bric-à-brac, le neveu numéro deux vit dans un état de dénuement extrême. Son épouse, Hanh, la cinquantaine, consent à ouvrir la grille du monument funéraire, dont elle est devenue la gardienne. La tombe est une simple stèle de ciment gris, classiquement chinoise, avec des bâtons d'encens posés devant. Une inscription indique que Huynh Thuy Le, né en 1906, est mort le 10 août 1972.
Hanh triture la clé de la grille, et d'un seul coup, les larmes coulent. Pas de tristesse à la pensée du défunt, mais à celle de sa misérable condition : "Sa famille, ses enfants vivent en France et aux Etats-Unis, ils ne viennent presque jamais, nous laissant dans la pauvreté", gémit la dame.



On est loin de la description durassienne citant d'aigres commentaires français proférés à l'encontre de son amant vêtu de tussor grège, ce rejeton de la "grande racaille milliardaire chinoise, diamant au doigt comme une jeune banquière"...
Qu'aurait donc pu penser Duras, dont l'enfance s'est déroulée aux côtés d'une mère obsédée par le manque d'argent, partagée entre son intérêt financier aux"fréquentations" de sa fille et les dangereuses et choquantes liaisons de Marguerite avec "le Chinois" ? Et qui la frappait en hurlant que "sa fille est une prostituée, qu'elle va la jeter dehors, qu'elle désire la voir crever et que personne ne voudra plus d'elle, qu'elle est déshonorée, une chienne vaut davantage".
Il y a décidément dans le destin des derniers Huynh de Sadec une ironie des plus cruelles. Qui vient curieusement s'accorder, en un sinistre retour d'histoire, avec le passé de Marguerite Duras : "Dans mon enfance, le malheur de ma mère a occupé le lieu du rêve."

source http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/08/13/marguerite-duras-au-vietnam-liaisons-dangereuses-a-sadec_3460946_3208.html
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Joseph Conrad à Bornéo : les tombes oubliées de Berau

Message  Admin le Lun 19 Aoû 2013 - 11:40



Si l'on décide de s'enfoncer dans le kampung par un brûlant début d'après-midi de totale torpeur, frayant son chemin parmi les masures branlantes qui s'alignent le long de la rivière, progressant avec une certaine maladresse sur les planches disjointes des passerelles reliant une maison l'autre, il y a fort à parier que, sans lesavoir, on finisse par arriver à l'endroit même où, environ cent trente années plus tôt, aurait pu se trouver, en partie cachée par des bambouseraies et des bananiers, la "folie" de Kaspar Almayer. La folie : une maison au style extravagant censée être le symbole d'une réussite et la promesse d'une autre vie mais qui sera ceux de l'échec et de la mort.

On parle ici de mort littéraire. Le "vrai" Almayer, un homme dont le nom s'écrivait Olmeijer et qui vécut ici, à Berau, au nord-est de la grande île de Bornéo dans la seconde moitié du XIXe siècle, n'a pas connu la fin misérable que va lui donner un marin au long cours, le capitaine Jozef Teodor Konrad Korzeniowski, qui, devenu écrivain, signera du pseudonyme de Joseph Conrad son premier roman, La Folie Almayer (1895). De même, sans doute, la maison du "vrai" Almayer n'a pas dû être la curieuse folie décrite dans le livre...



Le roman raconte l'histoire de la déchéance d'un commerçant hollandais de Bornéo "perdu dans son rêve de puissance et de fortune" qui s'efforce de mettreen place l'expédition lui permettant de retrouver le trésor perdu de son beau-père, pirate nommé Lingart, dont il a jadis épousé la fille. De ces noces est née Nina, une jeune femme à l'éblouissante beauté.

Les tribulations du Hollandais se déroulent sur fond d'aventures exotiques où l'on se dispute en coulisses ou à coups de mousquet le pouvoir et la richesse entre militaires bataves, trafiquants malais, commerçants arabes et sultans d'opérette.

Berau, 60 000 habitants aujourd'hui, s'est urbanisée, et les maisons au degré de pauvreté variable se sont resserrées les unes sur les autres. Quand on l'aborde depuis le fleuve, venant de la direction de la mer, l'une des premières choses que l'on remarque, ce sont de très vilaines mosquées modernes, aux dômes luisant sous le soleil, qui pointent sur l'horizon leurs minarets vert cru.

Il serait vain, bien sûr, d'essayer de localiser avec précision l'endroit où se trouvait la demeure d'Almayer, dont le livre indique tout de même qu'elle se situait près du confluent des deux rivières Kelai et Segah qui forment le Berau, le fleuve donnant son nom à la ville.

Un matin, la fille du dernier sultan, la princesse Aji Putri Kanik Berau Sanwipa, une très élégante et très charmante demoiselle de 92 ans qui jouit d'un certain recul sur le temps passé, nous expliquera à quel point les choses ont changé : "Oh, je me souviens bien que, dans les années 1930, dira-t-elle avec un geste vague et délicat en désignant la rive du Berau depuis son palais construit de l'autre côté de la rivière, il n'y avait le long de la berge qu'un simple alignement de maisons espacées..."

Quand on marche donc au bout du kampung, à l'extrême pointe de la ville, il n'y a pourtant pas de doute : c'est bien là qu'un soir, le visage plissé par l'effort, la belle Nina remonte la rivière sur son espèce de pirogue. Sa vie est près de basculer : dans quelques instants, elle va rencontrer le fils du rajah de Bali. Résultat : coup de foudre instantané entre Nina et le mystérieux prince et coup fatal pour l'existence déjà mal engagée de Kaspar Almayer le malheureux.

Relisant ces lignes in situ au crépuscule sur le port désormais encombré de petits cargos et de remorqueurs, à l'heure où se déchaîne l'appel des muezzins et où le soleil couchant illumine d'une teinte orangée les berges ébouriffées de jungle, on n'imagine pas seulement la belle Nina courbée sur ses rames et voguant vers son destin ; on devine aussi, comme en ombre chinoise dépliée sur un fleuve qu'il a lui- même remonté, la casquette du capitaine Korzeniowski, Joseph de son prénom, Conrad de son alias.

Car, comme on l'a dit plus haut, non seulement Almayer a existé, mais Conrad l'a connu : en 1886, quand ce dernier navigue pour la première fois sur le Berau à bord du vapeur Vidar en provenance du détroit de Makassar, il va faire la rencontre du seul Européen de la petite ville. Celui-ci s'appelle donc en réalitéWilliam Charles Olmeijer ; c'est un commerçant métis de père hollandais, né à Java en 1848.

D'Olmeijer "le vrai", on ne sait pas grand-chose d'autre ; on ne sait pas non plus à quel point son personnage était proche du caractère pathétique d'Almayer "le faux". Piquant détail, quand le roman parut en 1895, Charles Olmeijer vivait encore à Berau. Sans doute n'a-t-il jamais eu vent de la publication du livre. Si c'est le cas, tant mieux pour lui : espérons qu'il n'ait rien su de ce que le capitaine Conrad avait fait de lui dans cette sombre Folie qui porte – presque – son nom...

Joseph Conrad ne serait venu que quatre fois à Berau – qu'il va appeler Sambir dans le livre – et n'y aura passé sans doute en tout et pour tout guère plus de quatre semaines. Mais cela lui aura suffi pour s'emparer à des fins imaginaires de la personnalité d'Olmeijer. Et aussi pour décrire à profusion, parfois presque avec une certaine complaisance, le caractère excessif de la nature, la violente couleur des ciels, l'exubérance tropicale. "L'intense travail de la nature se poursuivait ; les plantes s'élançaient vers le ciel, se mêlaient, s'entrelaçaient dans une inextricable confusion, grimpaient frénétiquement, brutalement l'une sur l'autre dans le terrible silence d'une lutte désespérée pour atteindre là-haut le soleil qui donne la vie – comme brusquement frappé d'horreur par la masse bouillonnante de corruption au-dessous d'elles, par la mort et la pourriture dont elles avaient surgi"...

Le penchant de cet écrivain au long cours pour peindre l'effrayante nature dans un contexte tropical – Indonésie, Congo, etc. – sera peut-être l'une des sources d'un malentendu et l'objet d'une certaine frustration : sa réputation d'"écrivain exotique" exaspérait Conrad. C'est en tout cas ce qu'il écrivit à l'un de ses amis, même si, beaucoup plus tard, il renia son étiquette de "tragédien" des bouts du monde, regrettant que cette dernière l'ait privé d'un "nombre considérable de lecteurs"...

Pourtant, ce qu'il affirma également par ailleurs, c'est qu'il entendait révéler dans ses oeuvres la dimension tragique de l'homme en décrivant la noirceur de son destin. Ses personnages, Kurtz au Congo, le "Nègre" du Narcisse, son Lord Jimdu livre éponyme, tous vont connaître une mort cruelle ou pathétique. Ce qui sera le cas d'Almayer : incapable de se remettre de la trahison de Nina, qui a fui avec le prince de Bali, choisissant ainsi quelqu'un de sa race plutôt que la civilisation de l'homme blanc, le vieil Hollandais décide de fumer de l'opium dans une pièce crasseuse de sa folie jusqu'à ce que mort s'ensuive...

Le traducteur français de Conrad, Sylvère Monod, indique, dans la préface à sa traduction de 1982, que Charles Olmeijer fut enterré à Berau en 1900. C'est possible mais pas certain : ici l'on raconte qu'il aurait en fait été inhumé ailleurs en Indonésie.

Un soir, chez lui, le professeur Achmad Maulana, un personnage aux traits émaciés, à la courte barbe blanche, nous a en effet donné cette information inattendue : "Le fils d'Olmeijer est enterré, quelque part dans la jungle, près d'un pavillon chinois qui est lui-même une tombe"... Un fils ? Ah bon ? Pas de fille, alors ? Et le père ? "Il repose à Makassar, dans l'archipel des Célèbes"...

Une quête s'imposait alors, celle de la recherche d'une tombe. Le lendemain, nous traversons le fleuve et allons poser la question à la fille du dernier sultan déjà citée plus haut. La très vieille dame, le front ceint d'un simple turban noir, la main droite reposant sur une canne à pommeau d'argent, n'a pas mis longtemps à réagir :"Olmeijer ? Ah mais oui, il a longtemps vécu ici, je ne l'ai pas connu parce que je suis née en 1921, mais beaucoup de gens se souviennent de son nom. Oui, sa tombe est quelque part dans la jungle." Et puis elle observe inopinément, plongeant pour de bon son interlocuteur dans la perplexité la plus totale : "C'était peut-être un Français, d'ailleurs..."

Plus tard, à l'heure où les ombres s'allongent sur Berau, nous voici, tel Conrad le marin, quoique plus modestement, accroupi au fond d'une pirogue qui prend l'eau, en train de remonter le cours du fleuve. A la barre trône un homme âgé dépourvu de toute denture.

Sur la berge, au-delà d'une sorte de vaste crique qui prolonge la bande de terre du palais du sultan, le pavillon chinois est en vue. C'est effectivement un édifice typiquement chinois, comme le signalent les toits de tuiles vernissés recourbés à leurs extrémités. Une plaque révèle que sont enterrées ici les cendres de deux personnes, vraisemblablement un couple : Liem Dan Tui, mort le 20 novembre 1901, et Kam Bun Seng, le 10 décembre 1902.

Le Maulana à barbichette avait suggéré de continuer le chemin sur berge. On marche. Mais il ne mène nulle part. Devant, il n'y a rien qu'une forêt épaisse où il est impossible de s'enfoncer. Plus loin sur le rivage, un vieil homme torse nu se savonne sur un ponton. Nous lui demandons notre chemin.

Oui, bien sûr, il connaît la tombe de l'"Orang Blanda" – "le Hollandais". C'est par là ! Si on lui donne 100 000 rupiah – 7 euros –, il nous y conduit. L'homme se rhabille et fait le geste de se trancher la gorge en criant. Après un instant d'hésitation sur le sort funeste qu'il nous réserve peut-être, on finit par comprendre qu'il fut un guérillero contre l'occupant japonais, en 1945. On débarque sur la boue du rivage, et l'homme nous entraîne dans la jungle en ouvrant un chemin au coupe-coupe.

"Là !", dit-il, après une dizaine de minutes de marche dans les taillis. Il montre une forme sombre sous la mousse. A coups de couteau, il dégage une stèle verticale placée sur ce qui semble bien être une pierre tombale. Mais rien, aucune inscription visible ou alors le temps l'a effacée. Est-ce la sépulture d'Olmeijer fils ? Ou d'Olmeijer lui-même, puisqu'il se pourrait quand même qu'il ait été enterré à Berau ? Quand on se penche sur la berge, on voit aussi une autre tombe, fracassée celle-là, tombée près de l'eau en raison d'un glissement de terrain. Qui d'autre peut bien avoir été enterré là aussi, dans ce coin de jungle perdu, inaccessible ? On risque de ne jamais le savoir.

Au département des affaires culturelles de Berau, un M. Sappruddin nous a raconté avoir demandé à l'ambassade des Pays-Bas à Djakarta si l'ancienne puissance coloniale entendait restaurer les tombes de ses ressortissants de Berau. On lui a sèchement répondu que cette question n'était plus du ressort des autorités néerlandaises.

Adieu donc Olmeijer-Almayer, pourris donc tranquille dans l'humus de Berau, personne n'ira jamais te chercher, tu es mort, enterré, oublié ! Après tout, quelle importance : comme l'a écrit un jour Joseph Conrad, qui n'a jamais fait montre d'un optimisme excessif, la vie, "c'est un moment, le clignement d'un oeil et puis rien ne reste. Rien, pas de pensée, pas de son, pas d'âme. Rien". De profundis, Almayer.

Source http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/08/16/joseph-conrad-a-borneo-les-tombes-oubliees-de-berau_3462271_3216.html
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Arthur Rimbaud à Java : le déserteur de Salatiga

Message  Admin le Mar 20 Aoû 2013 - 10:32

Mais qu'est-ce qui lui a pris à l'Arthur ? Pourquoi le grand contempteur de l'ordre établi, l'anar ado, le pourfendeur des "assis", le supposé communard "de coeur", est-il devenu, certes brièvement, mais tout de même, mercenaire d'une arméecoloniale ?

Etait-il saoul, Rimbaud, quand, un jour à Bruxelles, en 1876, à la légation néerlandaise, il s'engage comme mercenaire pour le compte des Pays-Bas ? Veut-il fuir "l'Europe aux anciens parapets" ? Peut-être. La destination est lointaine : les Indes néerlandaises, l'Indonésie d'aujourd'hui.

Le mystère de cet enrôlement reste entier. Presque. Mais les faits sont là et, comme d'habitude, ils sont têtus. Jean-Jacques Lefrère, qui a livré une biographie du poète épaisse et très documentée, est clair là-dessus : les archives javanaises au temps des Hollandais ont gardé la trace d'un "matricule 1428, nommé Jean Nicolas Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854 à Charleville, fils de Frédéric Rimbaud et de Marie Catherine Vitalie Cuif, mesurant 1,77 m, a été admis au bureau colonial de recrutement le 19 mai 1876 "en qualité d'engagé volontaire comme soldat pour six ans à partir de la date d'embarquement" et a reçu une prime de 300 florins, soit 750 francs or".

Rimbaud le troufion, c'est quand même dur à avaler. Rimbaud à Java, osons la métaphore, serait-ce une "saison à l'envers" ? Toujours est-il que le poète, qui a totalement cessé d'écrire, s'en va voguer vers de très exotiques latitudes. Jusqu'à présent, le fugueur de Charleville s'était contenté de parisiennes, bruxelloises et londoniennes escapades. Il avait certes un jour promis, mais c'était avant cette navigation vers l'Extrême-Orient de son âme : "Ma journée est faite : je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront.Nager, broyer l'herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant." Avançons.

Le 10 juin, le chantre du Bateau ivre fait route vers l'Orient compliqué sur le vapeur à trois mâts Prins-Van-Oranje, navire jaugeant 3 000 tonneaux et transportant 1 600 chevaux, 14 officiers, 12 sous-officiers, 3 caporaux et 197 fantassins. Ah, n'oublions pas, il y avait aussi une soixantaine de passagers et quelques vaches hollandaises. Où diantre étaient les tulipes ?



La mission : aller pacifier le sultanat d'Aceh, à Sumatra, foyer d'irrédentisme musulman, déjà. Ce n'est qu'après l'horrible tsunami de 2004, qui endeuilla toute l'Asie du Sud et du Sud-Est, que cette question a été réglée. Mais cela est une autre histoire, car Rimbaud, finalement, n'ira jamais...
Ainsi donc, depuis la Hollande, commence la fugue la plus mystérieuse de Rimbaud, l'épopée la moins documentée et, au final, celle que l'auteur du Dormeur du val aura choisi, pour des raisons mal élucidées, de passer complètement sous silence. Il ne reste rien, dans ses écrits de voyage, de l'aventure javanaise de Rimbaud.

A quoi pouvait-il penser, durant sa "croisière" de marin d'eau douce ? "La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !" Qui sait ?

Passons sur l'évident inconfort du voyage, la désertion d'un Italien qui saute dans le canal de Suez, le pain et le vin offerts à l'escale de Batavia – l'actuelle Djakarta, capitale de l'Indonésie –, où les bidasses changent de navire. Le 1er août, l'Arthur débarque avec ses camarades dans le port de Semarang, au nord de Java. Etait-il soulagé ? On le serait à moins. Mais on ne peut que reconstituer, une fois de plus,"Bateau ivre" aidant, et à rebours, son calvaire marin : "Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants : je sais le soir, L'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes, Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !" Mais à fond de cale, bercé par la houle dans son hamac, il ne devait de toute façon pas penser à grand-chose...

Parce que l'on est loin de Charleville – aller là-bas sur les traces de Rimbaud ne serait que littérature –, toute personne élevée dans la religion du souvenirrimbaldien ne peut s'empêcher de frissonner un tantinet en marchant le long du chenal qui allonge une saignée d'eau au nord de la ville. C'est là où notre homme aux semelles de vent a posé ses godillots : c'est ici que la piste démarre, c'est ici que la quête commence. Arthur, nous voilà !

La demoiselle chargée de communication – hidjab bleu ciel, jeans noirs – du port de Semarang ne savait certes rien des tristes aurores rimbaldiennes – ("Les aubes sont navrantes, toute lune est atroce et tout soleil amer"). Elle n'a jamais entendu le nom de l'Arthur. Mais elle confirme l'essentiel : oui, elle sait que les"bricks" européens "déversaient" là, tout près de ce phare, près de ce canal que l'on vient d'arpenter, leur cargaison de soldatesque européenne au XIXe siècle. Parenthèse : en 1876, 3 847 mercenaires s'engagèrent chez les Hollandais. 1 093 étaient français. "Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie." Silence, Arthur.

Reprenons : le canal susmentionné, aujourd'hui encombré de bateaux de pêche, de frêles esquifs divers et même d'une goélette à l'ancienne qui sert de bateau-école, était emprunté par des chaloupes qui emmenaient en ville les passagers venant de débarquer.

Rimbaud débarqua. Au bout du canal, les soldats attendaient le train dans cette ville coloniale qui respire aujourd'hui un air défunt : mélange d'architecture batave, maisons au stade de l'écroulement inéluctable, Kota lama – "la vieille ville", en indonésien – évoque encore dans une version mi-décatie, mi-restaurée ce que fut Semarang au temps de la Compagnie des Indes néerlandaises : indolente progression des cyclo-pousse, gloussement de coqs de combat encore prisonniers de leurs cages d'osier avant d'aller en découdre, coupoles et colonnades d'églises luthériennes, entrepôts hauts de plafond, baraques condamnées. Et quelques galeries de peinture d'art contemporain, des bars légèrement tendance meublés rétro colonial, des cafés Arts déco.

Dans la Java du XXIe siècle, dans cette île qui est la plus grande et la plus peuplée de l'archipel indonésien, la trace de Rimbaud est facile à suivre. Même si l'on ne sait presque rien de cette équipée. Qui force l'enquêteur renifleur àimaginer ce que vécut ici le marin légionnaire d'occasion.

"Maintenant, je suis maudit, j'ai horreur de la patrie. Le meilleur, c'est un sommeil bien ivre, sur la grève." Ah ah, on va bien voir, Arthur ! Ta piste est encore tiède.

Semarang, encore, dans la vieille ville. On y boit un jus d'avocat. On y demande son chemin. "La gare, c'est où ?" Comprenez : celle où Rimbaud a pris le train. Christina, chrétienne luthérienne, serveuse tout en noir du café très rétro, donne la marche à suivre, pour elle, frappée d'évidence : "La gare ? Ah mais oui, elle est là, là, tout de suite, regardez, au bout de la rue, à 100 mètres, au bord du petit lac."Merci mademoiselle. Et Rimbaud ? Sourire : "Euh non, connais pas..."

Tawang, c'est le nom de la gare, se pare de hauts plafonds et de moulures qui fleurent bon l'orée du XXe siècle. Confirmation au guichet : elle a été construite en 1914. Rimbaud n'a donc pas connu l'édifice mais sa version antérieure. Certitude, c'est bien ici que l'Arthur en uniforme a grimpé dans le train qui allait le mener, en deux étapes, à sa destination finale. Précision, quand même : d'ici s'ébranla le premier train de la région, construit par les Hollandais en 1874. Deux ans avant l'arrivée de Rimbaud. Tout concorde.

Continuons : au terme d'une heure et demie d'embouteillages sur la grand-route qui relie le nord et le sud de Java, voici la gare de Tuntang, lieu carrefour du périple javanais de notre héros. Terminus, tout le monde descend : ici les soldats mettent pied à terre. Prélude à ce qui sera une marche pénible avant d'atteindre la caserne, située plus haut sur les collines.



Tuntang est une gare aujourd'hui désaffectée, très petite celle-là, vieillotte comme tout. Construite dans un temps suffisamment lointain pour avoir vu passerRimbaud et les légionnaires. M. Marjono, ci-devant garde de sécurité de l'endroit, explique que, parfois, des groupes de touristes peuvent s'offrir, sur commande, un voyage rétro dans un petit train tiré par une locomotive à vapeur depuis la ville voisine d'Amburawa. Durée : 45 minutes.

Tuntang Station affiche un abandon définitif sous le ciel noir d'orage qui s'avance sur la jungle alentour. Les murs du bâtiment sont ocre, les portes vertes. Sur le quai, des arches de fer soutiennent une toiture en zinc, le tout définitivement très XIXe. Plus loin, encore sur des rails, trois petits wagonnets aux allures de jouets d'enfant, de couleur beige et rouge, sont réservés à des groupes d'écoliers en goguette.

Quelques vieilles maisons aux volets clos jalonnent le ballast. Des chiens errant et aboyant suivent le passant. "Le dernier train de voyageurs à s'être arrêté ici, c'était en 1976", explique M. Marjono en soufflant avec une négligente nostalgie une bouffée de kretek, l'odorante cigarette indonésienne parfumée au clou de girofle. Quand il débarque sur le quai de la gare, la punition n'est donc pas finie pour Rimbaud et ses acolytes : il leur faut encore se farcir la montée de 8 km dans la chaleur d'août pour parvenir à Salatiga, agréable station d'altitude située dans les collines, en face du volcan Merpapu.

Au centre de cette villégiature, on arrive à LA caserne. Enfin, ce qui en était une à l'époque. Ça fait quand même quelque chose : le mercenaire Rimbaud vécut ici, dans cette bâtisse d'inspiration coloniale, ni laide ni belle, exsudant un passé pas tout à fait passé sous la pluie fine. A côté, la résidence officielle du maire de Salatiga. Devant, une grande statue du dieu éléphant hindou Ganesh trompe énormément. Avec un air de tristesse assez émouvant entre les oreilles. L'Indonésie à majorité musulmane révère Ganesh, entre autres divinités, parce que l'archipel fut jadis en partie hindou.



Tout près, sur un mur, une plaque apposée par l'ambassadeur de France en Indonésie de l'époque, Thierry de Beaucé, en 1997. Il y est inscrit : "Ici le poète français Arthur Rimbaud (1854-1891) a séjourné." Dessous, on peut lire les célèbres vers de Démocratie : "Aux pays poivrés et détrempés !" Ce que la plaque ne dit pas, le vers le prolonge : – "... au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires". De Marrakech, où il a pris sa retraite, M. de Beaucé nous a envoyé ce petit courriel un peu désenchanté, se rappelant le jour où il a posé la plaque : "Je me souviens avoir dû prononcer un petit discours, suivi de maigres applaudissements, devant une assistance qui ne connaissait ni Rimbaud ni la langue française..."

Rimbaud n'est pas resté longtemps à Salatiga : le 15 août, soit un mois après son arrivée, le fugueur compulsif de Charleville déserte. Une quinzaine de jours plus tard, après une fuite à travers les collines, dont on ne sait pas grand-chose, il rembarque à Semarang, sans doute sur un navire anglais en partance pour son pays d'origine. Le bateau s'appelle – ce n'est pas tout à fait sûr parce que l'on n'est pas certain du trajet de retour de l'Arthur, mais convenons que cela lui siérait bien – le Wandering-Chief : le "chef errant". Ah ! Rimbaud, "Hollandais volant", déserteur de Salatiga, nomade des océans lointains...



L'officier de sécurité de ce qui est devenu un ensemble voué à l'administration locale n'a évidemment pas lu Rimbaud, mais la plaque apposée devant ses yeux, il la connaît, bien sûr. Il y a une espèce d'ironie dans ce lieu de mémoire rimbaldien, chambrée du poète des "assis", le probable contempteur de la fonction publique. Devinez ce qu'est devenue son ancienne caserne ? On vous le donne en mille : le siège de l'association des épouses des fonctionnaires locaux...

Nous avons demandé à rencontrer le maire de Salatiga. Il n'était pas là. C'est l'adjoint qui nous a reçu. Mohammed Haris,
46 ans, n'occupait cependant pas encore ces fonctions quand la plaque fut posée. C'est un personnage des plus sympathiques, dont la bouche conjugue sourire et fine moustache. Oui, il est au courant, lui aussi, pour la plaque. Rimbaud ? Le nom, euh... jamais entendu parler. Il raccompagne ses interlocuteurs à la voiture. "Oui, oui, le poète français, bravo, bien." On est tous contents, on est ravis,...et puis, osons-nous, Rimbaud, pourquoi ne pas en faire une promotion touristique pour Français en maraude ? Et tout le monde rit, et tout le monde se dit que "oui, pourquoi pas ?".

Le déserteur de Salatiga, le futur trafiquant d'armes en Ethiopie pour le compte de Ménélik, roi du Choa, a choisi de ne laisser ici aucune empreinte de ses "semelles de vent". Que dire ? On a presque envie de fredonner, sous la pluie fine qui tombe sur cette ville plus détrempée que poivrée, les vers chantants d'un rimbaldien nommé Gainsbourg : "En dansant la javanaise"... Arthur, adieu.

Source http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/08/17/arthur-rimbaud-a-java-le-deserteur-de-salatiga_3462722_3216.html
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L’Année du lièvre par Tian

Message  Admin le Jeu 29 Aoû 2013 - 10:02

Gallimard, 17,25€, le 6 juin 2013.

Il est né au Cambodge en 1975, quelques jours après l’installation d’un régime totalitaire dans son pays. A travers L’Année du lièvre, Tian fait oeuvre de mémoire. Retraçant de façon minutieuse l’épreuve alors vécue par ses proches.



Dans ce deuxième épisode (sur trois), il montre le quotidien de familles « rééduquées » à la campagne par les Khmers rouges. Persuadés qu’ « il vaut mieux un Cambodge peu peuplé qu’un pays plein d’incapables », ces derniers perpétuent des crimes effrayants. N’hésitant pas, par exemple, à assassiner une femme au motif qu’elle sait lire le français, puis à faire de même avec ses enfants. S’il montre ici ou là des scènes terribles, l’auteur n’en abuse pas. Préférant dépeindre à petites touches la misère, l’angoisse de ces gens retenus prisonniers dans des villages, forcés à travailler jusqu’à l’épuisement.

Eclairé de teintes pastels, son trait lâché allège le récit, l’empêchant d’être trop plombant. Le grand nombre de personnages mis en scène brouille bien un peu la lisibilité, sans empêcher toutefois l’empathie. Ici ou là, Tian insère des espèces de fiches techniques, expliquant les astuces pour faire du feu, ou listant les objets auxquels autorisés dans ces camps de redressement. Il parvient à restituer un témoignage (celui de son propre père, augmenté de ceux de sa mère et ses oncles et tantes) personnel et glaçant.

source http://www.bodoi.info/critiques/2013-08-28/lannee-du-lievre-2/70373

http://www.bodoi.info/critiques/2011-04-19/lannee-du-lievre-1/46452

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Re: Lectures conseillées pour un voyage en Asie du SE

Message  Admin le Mer 9 Oct 2013 - 10:00

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Aung San Suu Kyi : Un portrait en mots et en images

Message  Admin le Sam 26 Oct 2013 - 22:02



Cet ouvrage, illustré par des photographies provenant de ses archives, retrace le parcours d'Aung San Suu Kyi : son élection en 1990, annulée par la junte militaire, son assignation à résidence pendant plus de 15 ans, le prix Nobel de la paix qu'elle reçoit en 1991, la réélection à la tête de son parti en 2012, et son mandat de députée.

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Re: Lectures conseillées pour un voyage en Asie du SE

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